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Chroniques du Grand jeu

L'Europe ivre

11 Mars 2016 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Europe, #Moyen-Orient, #Gaz, #Russie, #Etats-Unis

L'Europe ivre

Toujours aussi bourrée, l'Europe merkelisée jette ses jambes flageolantes dans tous les sens, tentant vaguement de défendre ses intérêts tout en continuant à s'aplatir devant ses maîtres à penser (au choix : Obama, Erdogan, les Saoudiens).

Ainsi, le chantage d'Erdogollum semble payer car l'Union ectoplasmique, pardon... européenne serait prête à lui payer 6 Mds d'euros pour garder ses réfugiés.

L'Europe ivre

Peu importe que les journaux d'opposition soient fermés les uns après les autres, que des milliers de Turcs attendent d'être jugés pour "insulte au président" ou que la connivence entre Ankara et Daech ou Al Qaeda soit de notoriété publique. Il y a bien longtemps que l'Europe a perdu tout semblant d'éthique ou de logique.

Qu'écrivions-nous il y a un mois ? "Maigre consolation pour le sultan : grâce aux réfugiés, il a pu faire chanter les Européens, véritables dindons du dindon de la farce." On ne saurait mieux résumer l'état du Vieux continent, dupé au carré. Même la presse du système semble gênée aux entournures par cette désastreuse descente aux enfers, voire carrément scandalisée (ainsi, le pourtant docile Guardian trouve "répugnant" l'agenouillement des Européens devant le petit führer d'Ankara). Je ne parle même pas des loopings que font De Gaulle et Churchill dans leur tombe, les pauvres...

Pas folle, la Turquie va réinvestir la quasi-totalité des fonds européens en projets militaires. Il est vrai que le régime Erdogan est quelque peu paniqué par l'encerclement russe et par la constitution inévitable d'un Kurdistan autonome syrien, future base arrière de la guérilla du PKK en Turquie. Des jours sombres s'annoncent pour Ankara et aucune aide n'est de trop, y compris, apparemment, l'aide divine pour un sultan de plus en plus allumé...

Pour l'Europe, ce "pacte avec le diable" ne sera qu'un court répit. La crise des réfugiés a des conséquences géopolitiques énormes (lire ces très intéressantes considérations) et disloque l'UE. Les pays de l'Est refusent catégoriquement de se plier aux diktats de Bruxelles et de Berlin, ce qui commence à sérieusement embarrasser les Américains qui voient menacée leur mainmise sur le Vieux continent, laborieusement mise en place via la construction européenne :

"Cette crise déstabilise les pays alliés des Etats-Unis mais aussi la construction européenne puisqu'elle provoque la résurgence des extrémismes [comprendre les partis critiques vis-à-vis des Etats-Unis] et le repli des uns et des autres face aux flux migratoires (...) Le cauchemar américain serait de voir l'Europe se rapprocher de la Russie. Or, le refus catégorique de la part des pays de l'Est européen d'accueillir de nouveaux migrants marque une véritable rupture par rapport à l'évolution des deux dernières décennies. Il laisse présager que, face à ce qu'ils considèrent comme des absurdités de l'Union Européenne, par exemple des quotas de migrants qui leur sont imposés contre leur gré, ces pays de l'est ne finissent par se détourner de l'Europe et pourquoi pas, ultérieurement, de l'OTAN. A cet égard, Ryan Crocker, ex-ambassadeur américain en Irak et en Syrie, a déclaré que la crise des migrants n'est pas simplement un problème pour le Moyen-Orient ou pour l'Europe, c'est un problème pour l'Amérique."

Comme Rome dans l'antiquité, Washington joue, dans ses colonies, la carte des "élites" en place - politiques, économiques, médiatiques, ce qu'on peut globalement appeler, faute d'un meilleur terme, le "système" - face aux forces centrifuges. L'Europe de l'ouest est déjà fortement clivée, tous les partis de réelle opposition se sentant de plus en plus attirés par l'anti-système que représente la Russie de Poutine. Si, ô paradoxe des paradoxes, malgré les contentieux historiques, l'Europe de l'est s'y met elle aussi, on imagine le casse-tête pour les maîtres washingtoniens du système qui voient leur château de cartes dangereusement tanguer. Comme le dit une spécialiste interrogée dans un lien précité :

"Les forces centrifuges sont donc là. Il faut d’ailleurs remarquer que, bien plus que les membres fondateurs, ce sont les nouveaux Etats membres d’Europe de l’est et balkanique qui prennent conscience de ce délitement culturel et social et se souviennent qu’ils ont en commun avec la Russie une vision plus lucide et pragmatique de ce type de phénomène.

Difficile de reprocher à Vladimir Poutine de se réjouir secrètement de ce renversement de situation ni de voir ses anciens satellites qui l’ont tant méprisé et craint, lui trouver désormais quelques vertus. Il prend indirectement sa revanche sur un élargissement qui a amputé la Russie de sa couronne protectrice d’Etats".

Et le gaz dans tout ça ? Là encore, les intérêts européens sont bridés par l'obéissance vassalique due au maître US. Nous avons déjà expliqué à de multiples reprises en quoi un rapprochement énergétique européo-russe constitue un cauchemar pour les Américains et comment ces derniers s'ingénient à convaincre leur "alliés" (défense de rire) de ce qui est bon pour leurs intérêts. Les Européens aimeraient tout de même bien sortir, au moins partiellement, de cette tutelle pesante et l'on constate dernièrement quelques subtils entrechats pour réchauffer la relation gazière avec Moscou.

L'inénarrable Commission de Bruxelles retourne sa veste pour la 738ème fois et engage des discussions constructives avec Gazprom. Plus étonnant, il se pourrait bien que le fameux South Stream soit finalement d'une manière ou d'une autre remis au goût du jour. Le conditionnel reste toutefois de mise car l'info n'est pas très claire et les protagonistes se gardent bien d'expliciter la chose. On imagine les lobbyistes de Washington réserver en ce moment même quelques billets d'avion à destination du Vieux continent pour convaincre une énième fois leurs amis récalcitrants que la consommation de gaz russe est dangereuse pour la santé...

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MBM 11/03/2016 16:18

On peut diversement apprécier cet essayiste et auteur pédant du "Déclin de l'Occident" ainsi que condamner son prussianisme qui refile de l'urticaire aux anarchistes et aussi déjà à la clique hitlérienne lorsqu'il devint délibérément cet "exilé intérieur" au grand dam du Führer mais son potentiel visionnaire est indéniable. Je vous propose quelques-unes de ses explications sur l'évolution de la société occidentale, ou devrais-je dire à contrario celle du reste du monde qui éclairera les plus jeunes sur notre actualité.

Extraits d’« Années décisives » d’Oswald Spengler en 1933 (Editions Copernic - 1980) :

Page 25-26, préface d’Alain de Benoist
"Il (Spengler) a, depuis longtemps, vu dans les Etats-Unis un dinosaure politique - corps énorme, cerveau minuscule -, à la classe dirigeante spirituellement primitive et dont l'histoire représente une tragique déviation de l'esprit faustien vers les valeurs quantitatives, utilitaires et marchandes.
... Convaincu comme Danilevski, de l'antinomie radicale existant entre l'âme occidentale et l'âme slave, il prédit par ailleurs à la Russie un grand avenir religieux.
... Il prévoit aussi le vieillissement des populations européennes face à la montée démographique du tiers-monde. Enfin, quand il dit que les peuples blancs négocient aujourd'hui alors qu'ils commandaient hier, et qu'ils devront flatter demain pour pouvoir négocier, point n'est besoin d'aller bien loin pour trouver à ce propos quelques illustrations récentes"...

Page 60
« Nous voilà entrés dans l’époque des grandes guerres. Elle a commencé au XIXème siècle et elle va durer durant tout le siècle présent et probablement pendant le suivant. Elle signifie le passage du monde des Etats séparés du XVIIIème siècle à l’imperium mundi ».

Page 75
« Parmi les signes les plus graves de la décadence de l’autorité de l’Etat, il y a l’impression, devenue dominante au cours du XIXème siècle, que la vie économique est plus importante que la politique ». « Non seulement on considère la puissance politique comme un élément de la vie publique dont le premier devoir, sinon le seul, est de servir la vie économique, mais on voudrait que celle-ci se plie complètement devant les désirs et les considérations de celle-là, et enfin qu’elle soit commandée par les dirigeants de la vie économique ».

Page 90
« La guerre économique actuelle, que peut-être on appellera plus tard la deuxième guerre mondiale, a apporté la forme entièrement neuve de l’offensive économique bolchévique sous l’aspect du plan quinquennal, l’attaque du dollar et du franc contre la livre, les inflations dirigées par les bourses étrangères et qui ont ruiné des pays entiers, et l’autarcie des économies nationales que l’on poussera peut-être jusqu’à la destruction complète de l’exportation de l’adversaire, - donc de toute sa vie économique - et ainsi des conditions d’existence des grands peuples; enfin le plan de Dawes et de Young qui sont les tentatives, émanant des groupes financiers, d’obliger des Etats entiers au travail forcé pour les banques ».

Page 115
« Tel est l’aspect des grandes guerres qui ne fait que commencer. Mais derrière elle apparaît le deuxième élément de l’immense cataclysme - la révolution mondiale. Que veut-elle? En quoi consiste-t-elle? Quelle est la signification profonde de ce mot? Son sens entier, on le comprend aujourd’hui aussi peu que le sens historique de la première grande guerre que nous venons de traverser. Il ne s’agit, comme certains le pensent, de la menace, pour la vie économique du monde entier, du bolchévisme de Moscou, ni de la libération de la classe ouvrière comme le croient les autres. Ce ne sont là que des questions de surface. Tout d’abord : il ne s’agit pas de la menace d’une révolution, mais cette révolution est déjà, et nous nous trouvons en son plein milieu, et cela non pas depuis hier et aujourd’hui mais depuis plus d’un siècle. Elle croise la lutte horizontale entre les Etats et les peuples avec la lutte verticale entre les classes dirigeantes des peuples blancs et les autres, et à l’arrière commence déjà la deuxième partie, la plus dangereuse, de cette révolution : l’attaque de tous les blancs en général par la masse totale de tous les peuples de couleur qui peu à peu se rendent compte de la communauté de leurs intérêts ».

Page 124
« Tout ce qu’on appelle devoir et qui est la condition même de tout droit véritable, le fondement des mœurs nobles, tout cela se ramène à l’honneur. Le paysan a son honneur de même que chaque métier a le sien; le marchand et l’officier, le fonctionnaire et les vieilles familles princières. Celui qui ne l’a pas, qui n’attache pas d’importance à ce qu’il soit toujours honorable à ses propres yeux comme aux yeux de ses pairs, celui-là est commun. C’est cela le contraire de la noblesse, au sens de toute vraie société, et non pas la pauvreté, le manque d’argent comme le croient les hommes modernes dans leur envie, maintenant, alors qu’on a complètement perdu le sens de l’élégance et de la noblesse dans la vie et dans les sentiments, et que les manières publiques de toutes les classes et de tous les partis sont devenues également vulgaires ».

Page 135 note 1
« Bien entendu, elle ne le considérait pas, non plus, comme un avantage, ce qu’il faut répéter toujours et de nouveau à certains nigauds. Un éloge bruyant de la pauvreté est aussi suspect que les anathèmes contre la richesse : là-dessous se cache la colère par sa propre incapacité de mettre fin à cette pauvreté ».

Page 165
« L’influence démagogique de telles théories sur les imbéciles - que Lénine estimait à 95% de l’humanité – est encore grande ; elle augmente en Angleterre et en Amérique ».

Page 212-214
« Prussien est l’ordre aristocratique de la vie, la hiérarchie selon la valeur personnelle. Prussienne est avant tout la prééminence absolue de la politique extérieure, du gouvernement heureux de l’Etat dans un monde d’Etats, sur la politique intérieure dont la tâche est de maintenir la nation en bonne forme pour cette mission, et qui devient une ineptie et un crime si elle poursuit un but idéologique propre, indépendant de la première ».
… « l’esprit prussien est un esprit très aristocratique, dirigé contre toute sorte de majorité et contre le règne de la plèbe, et surtout contre les qualités grégaires. Tel fut Moltke, le grand éducateur de l’officier allemand, le plus grand exemple du véritable esprit prussien au XIXème siècle. Le comte Schlieffen a résumé sa personnalité dans cette maxime : parler peu, travailler beaucoup, être plus que paraître ».
… « L’idée prussienne s’élève contre le libéralisme financier autant que contre le socialisme ouvrier. Tout ce qui est masse et majorité, tout ce qui est à gauche lui est suspect ».

Page 219-220
« Leur propre Moi ne leur fait point de difficultés. Un nivellement des cerveaux s’est accompli : on se rassemble en masse; on veut en masse; on pense en masse. Celui qui ne pense pas comme les autres, qui pense pour son propre compte, est considéré comme un adversaire. La masse à la place de la divinité, tel est l’élément où vient désormais s’abîmer le Moi, veule, stupide, souffrant d’inhibitions de toutes sortes. Cela aussi, c’est une rédemption. C’est presque mystique. On le savait déjà en 1792. C’est le besoin plébéien d’agir et d’aller en masse. Mais le style prussien, c’est l’abnégation par décision libre, c’est la soumission d’un Moi fort à un grand devoir ou une grande mission, c’est un acte de la maîtrise de soi et partant l’expression la plus haute de l’individualisme qui soit possible de nos jours ».
… « Si quelque chose dans le monde peut s’appeler individualisme, c’est bien ce dépit d’un seul contre le monde entier, cette conscience de sa propre volonté inflexible, la joie des décisions ultimes et l’amour du destin, même à l’instant où l’on est brisé par lui. Et prussienne est la soumission par la volonté libre. La valeur du sacrifice consiste dans le fait qu’il est difficile. Celui qui n’a pas de Moi à sacrifier ne devrait pas parler de la loyauté. Il ne fait que courir derrière celui à qui il a remis la responsabilité ».

Page 235
« Cette révolution globale de tous les peuples de couleur du monde avance parmi des tendances très différentes, nationalistes, économiques, sociales; elle se dirige ouvertement tantôt contre les gouvernements blancs des empires coloniaux (l’Inde) ou de son propre pays (le Cap), tantôt contre une classe supérieure blanche (Chili), tantôt contre la puissance de la livre ou du dollar, ou contre l’économie étrangère en général, ou encore contre les financiers de son pays parce qu’ils font des affaires avec les blancs (Chine), et contre l’aristocratie et la monarchie de son pays; l’élément religieux s’y ajoute : la haine contre le christianisme, ou contre la prêtrise ou l’orthodoxie en général, contre les mœurs et les coutumes, contre la conception du monde et contre la morale. Mais au fond il y a toujours une seule et même chose, depuis la révolution de Taiping en Chine, la révolte des Cipayes aux Indes et celle des Mexicains contre l’empereur Maximilien : c’est la haine de la race blanche et la volonté absolue de la détruire ».

Page 239 note 2
« Mais la décadence de la famille blanche, symbole inévitable de la vie citadine, est aujourd’hui près de sa fin, et elle dévore la race des nations. Le sens de l’homme et de la femme, la volonté de durée se perd. On ne vit plus que pour soi-même et non pour l’avenir des générations. La nation en tant que société, originairement un réseau de familles, menace de se désagréger, à cause de l’influence de la ville, en une somme d’atomes individuels, dont chacun voudrait tirer de sa propre vie et de celle des autres le plus de plaisir possible - panem et circenses. L’émancipation des femmes du temps de Ibsen ne veut pas l’affranchissement de l’homme mais bien l’affranchissement de l’enfant, du fardeau de la maternité, et l’émancipation des hommes, contemporaine à la première, veut l’affranchissement des devoirs envers la famille, le peuple et l’Etat. Toute la littérature de problèmes libérale-socialiste se meut autour de ce suicide de la race blanche. Il en fut de même dans toutes les autres civilisations ».

Observatus geopoliticus 11/03/2016 16:46

Un grand et chaleureux merci, cher ami, pour avoir eu l'idée de partager quelques extraits de ce visionnaire qu'était Spengler. On ne le suivra pas sur tout ce qu'il énonce, mais sa problématique est indéniablement très actuelle.

Kevin 11/03/2016 15:14

La façon que vous avez de présenter Erdogan me fait de plus en plus penser au personnage de BD "Iznogoud". Ce vizir toujours en colère et prêt à tout pour devenir calife à la place du calife :-D

EM 11/03/2016 09:15

Bonjour cher OG. Une réflexion sur les annonces d'intrusion aérienne et sous marine de la part des russes dans l'espace français ? Je ne sais pas trop quoi en penser.

Observatus geopoliticus 11/03/2016 16:10

Bonjour cher EM,
que penser quand un clown comme Jauvert fait ses gros titres dessus tout en précisant que finalement, c'est "proche" de l'espace français. L'OTAN et les atlantistes font le buzz (justification au quadruplement des dépenses : "le péril russe")

EM 11/03/2016 11:12

Correction: "proches de l'espace français", puisqu'apparemment il n'y a eu aucune intrusion, juste des approches. Ces titres de journaux...

Jean 11/03/2016 00:00

Excellente analyse de cette pauvre Europe qui se suicide à petit feu

Chris 11/03/2016 17:15

Que l'Union Européenne se consume ne me plaît bien. Par contre, je suis moins enthousiaste en pensant que nous, peuples, jouions le rôle des fagots !

Observatus geopoliticus 11/03/2016 00:11

Je souhaiterais pourtant avoir tort, cher ami...