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Chroniques du Grand jeu

Sale temps pour le sultan

10 Février 2016 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Moyen-Orient, #Russie, #Etats-Unis

Sale temps pour le sultan

Les Dieux de la guerre et de la diplomatie semblent s'être donnés le mot pour faire des malheurs à ce pauvre Erdogan. Les déconvenues sultanesques sont tellement nombreuses qu'on ne sait, à vrai dire, par où commencer...

Sur le terrain, la continuelle avancée loyaliste et kurde en Syrie du nord, notamment autour d'Alep, scelle l'échec d'Ankara. Cinq ans d'efforts pour rien ! Al Nosra, Ahrar al-Cham et autres délicieux djihadistes sont en voie d'annihilation dans plusieurs provinces ; ne restera plus (pour combien de temps ?) que l'Etat islamique qui sera de toute façon coupé de maman Turquie par la poussée kurde. Tout cela prendra le temps qu'il faudra, les takfiris peuvent encore résister un certain temps dans la région d'Idleb, la reconquête des territoires daéchiques ne se fera pas du jour au lendemain, mais c'est désormais inévitable. Le vent a définitivement tourné.

Les Américains semblent avoir jeté l'éponge en Syrie et ce ne sont pas les coups de menton saoudien ou turc, se disant prêts à intervenir au sol, qui empêchera Bachar de dormir. On peut même dire que les Russes attendent avec gourmandise la moindre incursion turque... Est-ce pour la provoquer qu'ils bombardent allègrement les rebelles turkmènes liés à Ankara ? La porte se ferme peu à peu aux possibles fournitures d'armement. La Jordanie a tourné casaque et plus grand chose ne passera par là. L'armée syrienne et ses innombrables alliés se rapprochent dangereusement de la frontière turque tandis que les Kurdes vont bientôt lancer leur mouvement de jonction, fermant le corridor Azaz-Jarablus. Un ravitaillement aérien étant exclu à cause des avions russes, les terroristes modérés en seront à terme réduits à lancer des pierres.

Comme l'écrit L'Orient-Le Jour, canard libanais pourtant férocement anti-Assad :

Les Turcs sont les grands perdants de l'offensive d'Alep. Les forces du régime ne sont plus qu'à une vingtaine de kilomètres de la frontière, une nouvelle vague de réfugiés affluent en masse alors que la Turquie accueille déjà 2,7 millions de Syriens sur son territoire et les Kurdes du PYD, émanation syrienne du PKK, profitent de l'offensive du régime pour gagner du terrain dans le Nord. Les Kurdes, qui ont le double soutien de Moscou et de Washington, cherchent à relier les trois cantons d'Afrin, de Kobané et de Jezireh, afin de réaliser une unité territoriale dans le but d'obtenir à terme leur autonomie. Les Turcs pourraient être tentés d'essayer d'envoyer quelques troupes de l'autre côté de la frontière, mais l'intervention russe a fortement réduit leur possibilité.

Plus encore que la déconfiture de ses ambitions syriennes, c'est l'inexorable montée en puissance kurde qui provoque l'hystérie désespérée du sultan. Comme Obama et ses désormais légendaires lignes rouges sans cesse franchies, Erdogollum a maintes fois juré ses grands Dieux que si les Kurdes avançaient encore d'un pouce, vous allez voir ce que vous allez voir... On n'a rien vu. Les YPG viennent même de prendre, avec l'appui des Sukhois russes, l'aéroport militaire de Mennagh au nord d'Alep, à seulement 10 km de la frontière turque. La future attaque sur le couloir Azaz-Jarablus, pour fermer la porte à Daech, sceller la frontière et créer un Kurdistan syrien continu, en sera grandement facilitée.

Car c'est autour des Kurdes que tout se joue désormais. Comme deux prétendants, Moscou et Washington rivalisent de caresses, le tout sur le dos des Turcs qui doivent avaler couleuvre sur couleuvre. Les YPG bénéficient maintenant d'armements russes et américains et de la protection aérienne de l'aviation russe dans leurs offensives. Le PYD a ouvert sa représentation (semi-diplomatique) à Moscou à l'invitation personnelle de Poutine, provoquant l'exaspération d'Ankara.

Les Etats-Unis ne sont pas en reste. Ayant exclu, sous pression turque, les Kurdes syriens de la table des négociations de Genève (la véritable raison du report des pourparlers), ils se rattrapent en leur mandant un envoyé spécial à Kobané, mortifiant encore un peu plus le sultan. Hurriyet parle même de "détresse" et considère comme tous les analystes que l'ultimatum (choisissez : ou c'est nous, ou c'est le PYD) était infantile.

Dans cette course à l'échalote kurde sur le dos des Turcs, Moscou a une longueur d'avance sur Washington. Alors que les Américains frisent la schizophrénie en considérant le PKK terroriste et en faisant les yeux doux à son jumeau PYD, les Russes sont plus cohérents : ni le PKK ni le PYD ne sont classés sur leur liste des mouvements terroristes. Les relations avec le PKK étant d'ailleurs traditionnellement bonnes, Poutine possède un beau joker sous le coude à l'heure de la guerre civile dans le Kurdistan turc.

Quant au pauvre Erdogan, son désarroi peut se mesurer à l'hystérie de ses réactions. Le voilà maintenant qui accuse sans rire les Etats-Unis d'avoir créé "une mare de sang" en s'alliant avec les Kurdes ! Les Américains ont certes créé beaucoup de mares de sang dans la région, mais pas celle-là... Dans le même temps, pour bien faire, l'ambassadeur US a été convoqué par le ministère turc des Affaires étrangères.

Rarement dans l'histoire, un pays aura perdu autant de crédibilité internationale et d'alliés que la Turquie actuelle. En quelques années, elle a réussi à se mettre à dos la Russie et presque tous ses voisins - la Syrie, l'Irak et l'Iran (avec lequel les relations commerciales pourtant prometteuses se sont arrêtées net, Téhéran se permettant de faire la leçon à Ankara : "Ne vous mettez pas dans le camp des loosers"). Les relations avec l'Occident n'ont jamais été si mauvaises et une suspicion durable s'est désormais installée.

Erdodo ne s'arrête d'ailleurs pas là et semble en vouloir au monde entier. Hier, c'est l'ONU qui a été l'objet de son ire : "Vous moquez-vous de nous ?" a-t-il demandé à l'organisation. On serait tenté de lui répondre : qui ne se moque pas de toi actuellement ?

Acculé, le voilà obligé d'avaler une énième couleuvre et implorer le rétablissement des relations avec l'Israël de Netanyahou ; vous savez, celui qu'il qualifiait d'"Hitler" il y a quelques années... Navigation à vue totale, politique au jour le jour, au gré de ses déconvenues. Maigre consolation pour le sultan : grâce aux réfugiés, il a pu faire chanter les Européens, véritables dindons du dindon de la farce.

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MBM 12/02/2016 10:53

La dernière strophe rappelle cet oratorio qui fut commandé à Vivaldi pour célébrer la victoire de la république de Venise sur les Turcs en 1716 et la libération de l'île de Corfou dont la population fit montre d'une héroïque résistance : Juditha triumphans. J'adore l'humour que vous manifestez. J'ai très apprécié également le dernier post sur l'Asie participant du grand jeu.

Observatus geopoliticus 12/02/2016 23:16

Heureux de vous retrouver, cher ami et mélomane.

bozi lamouche 12/02/2016 10:40

piégé pour piégé, derniere carte d'Erdogan : quitter l'otan...se rabibocher avec Poutine...après tout Daesh, ça n'est pas que lui....

Observatus geopoliticus 12/02/2016 10:46

Ca ne serait pas son premier retournement de veste mais je crois que là, ce serait quand même un peu trop... De toute façon, c'est Moscou qui ne veut plus de lui et non l'inverse. Il a fait plusieurs ouvertures après la bourde du 24 novembre mais s'est vu opposer un ferme "niet".

Pat 12/02/2016 09:34

Tout le monde ( journaux, commentaires aux différents bulletins ...) admet les ambitions démesurées et agressives du gouvernement turc. Même le Washington Post en a titré un article (parmi tant d'autres) : - https://www.washingtonpost.com/opinions/turkeys-president-is-making-things-worse-in-his-quest-for-more-power/2015/09/30/99a652f4-61f8-11e5-b38e-06883aacba64_story.html
Passons sur ses "petites affaires" .....

Observatus geopoliticus 12/02/2016 10:49

Oui, toutes les tendances du conflit admettent que le sultan perd le fil et la boule... Quelle dégringolade depuis 5 ans, quand la Turquie était donnée en exemple et constituait un modèle pour ses voisins.

Clara 11/02/2016 23:49

"La Russie a fait une proposition "concrète" de cessez-le-feu en Syrie et attend désormais une réponse américaine, a déclaré ce jeudi le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, au début de sa rencontre avec son homologue américain John Kerry."

"Le Premier ministre russe Dmitri Medvedev a estimé qu'une offensive terrestre étrangère en Syrie présenterait le risque de déclencher "une nouvelle guerre mondiale", dans un entretien au quotidien économique allemand Handelsblatt à paraître demain. "Les offensives terrestres conduisent généralement à ce qu'une guerre devienne permanente", a averti le Premier ministre, ajoutant à ce propos : "toutes les parties doivent être contraintes de s'asseoir à la table de négociations plutôt que de déclencher une nouvelle guerre mondiale"."

Observatus geopoliticus 12/02/2016 10:50

La proposition russe peut aussi bien être de l'enfumage afin de ne pas faire perdre la face aux Américains tout en continuant l'avancée des forces loyalistes.

Pierre Bourdon 11/02/2016 19:17

Edogollum, ce nom lui restera.

On dirait bien que les pays du Golfe ont renoncé à envoyer des troupes, ils deviennent plus raisonnable. Oncle Sam leur a dit que ce n'était pas une bonne idée.

Observatus geopoliticus 12/02/2016 10:51

Apparemment, Riyad insiste. Comme le dit un général iranien, ça ne manque pas de sel étant donné que les Saoudiens sont déjà en train de goûter à la défaite au Yémen.