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Chroniques du Grand jeu

Voyage dans la poudrière (II) : Al Bab & Alep

27 Octobre 2016 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Moyen-Orient, #Russie

Deuxième partie de notre promenade volcanique. Mais avant de quitter l'Irak, revenons sur un dernier aspect de la bataille de Mossoul, qui n'est pas le moins important et que l'on pourrait résumer par cette question toute shakespearienne : porte ou pas porte de sortie ?

Selon un certain nombre d'observateurs, l'empire ayant vu son plan A (Assad doit partir) tomber complètement à l'eau et assistant impuissant à la reconquête d'Alep par les loyalistes, il active un plan B à minima : laisser une porte ouverte à l'ouest à Daech pour qu'un flot de djihadistes fuyant Mossoul s'engouffrent en Syrie et y renforcent le sunnistan. Une source anonyme russe confirme (ça vaut ce que ça vaut).

C'est également indirectement corroboré par le comportement d'une partie des combattants de la coalition, ce qui met une nouvelle fois en lumière l'invraisemblable bric-à-brac de celle-ci. Peut-être soupçonneux des intentions américaines et fermement décidées à éviter des difficultés supplémentaires à leur allié Assad, les milices chiites irakiennes annoncent qu'elles vont couper toute retraite possible aux petits hommes en noir du califat. De fait, certaines se dirigent déjà vers Tal Afar, prenant à revers Mossoul et isolant la ville. Si les Américains pensaient utiliser la grande bataille du nord de l'Irak pour mettre Damas en difficulté, leurs "alliés" au sein de la coalition sont en train de court-circuiter le stratagème...

De Mossoul et son inextricable panier de crabes, suivons maintenant la course du soleil vers l'ouest et dirigeons-nous vers les deux autres Sarajevo des temps modernes, susceptibles de déclencher une conflagration au moins régionale et peut-être plus si affinités : Alep et Al Bab. Si la première est une vénérable cité de la plus haute antiquité, la seconde est un trou perdu sans intérêt qui n'a jamais été aussi fameuse qu'à l'heure actuelle. Distantes d'une trentaine de kilomètres, elles sont le témoin d'une lutte féroce qui dépasse largement ce qui n'est pour l'instant qu'une guerre des mots et des postures dans le nord irakien. Ici, quatre parties se font la guerre...

D'abord, une carte (n°2) pour comprendre :

Carte n°2

En noir, l'Etat Islamique. En jaune, les YPG kurdes et leurs alliés arabes au sein des SDF. En vert, l'ASL "modérée" soutenue par la Turquie au nord (opération Bouclier de l'Euphrate ; laissons pour l'instant de côté ceux qui se trouvent à l'ouest d'Alep et qu'Ankara semble avoir plus ou moins abandonnés). En rouge, l'armée syrienne et ses alliés.

On le voit, tous les chemins mènent à Al Bab. C'est une véritable course poursuite entre les Kurdes d'Efrin et l'ASL sultanisée, qui suivent des routes parallèles (flèches jaune et verte) et n'hésitent pas à se faire des crocs-en-jambe au passage. L'objectif stratégique kurde est de faire la jonction entre leur partie occidentale (Efrin) et leur partie orientale (région de Manbij, conquise de haute lutte contre Daech et dont ils ne sont finalement pas partis) pour établir leur rêvé Rojava. Le but des Turcs est de les en empêcher à tout prix. Le tout sur fond de reflux daéchique.

Notons que ce conflit était dans les tuyaux depuis longtemps et nous parlions déjà de ce fameux corridor Azaz-Jarablous en décembre dernier. A l'époque, il s'agissait pour Ankara de garder une fenêtre ouverte pour l'approvisionnement de l'EI tout en bloquant bien évidemment la réunion des territoires kurdes. Depuis, de l'eau a coulé sous les ponts... L'EI et la Turquie se sont brouillés tandis que les Kurdes ont passé l'Euphrate (ligne rouge fixée par Ankara) et pris Manbij, obligeant Erdogan à passer en catastrophe au plan B : remplacer son ancien allié daéchique par l'ASL, toujours dans le but de créer une zone tampon et entraver la constitution du Rojava.

Notons, chose étrange, que les Kurdes orientaux (ceux de Manbij justement) ne bougent pas. Il faut sans doute y voir là un pacte kurdo-américain. Sous intense pression de Washington, le PYD chapeautant les YPG avait en effet promis de quitter Manbij mais les unités combattantes avaient refusé de s'exécuter et étaient restées sur place, à la grande fureur du sultan. Embarrassés et ballotés entre leur deux alliés, les Américains ont sans doute fait promettre aux Kurdes orientaux de ne pas aller plus loin, laissant leurs petits camarades d'Efrin se débrouiller seuls.

Nous en sommes là et les combats font rage (quelques exemples ici, ici ou encore ici) entre l'ASL et les YPG depuis une semaine, spécialement dans le saillant (cercle rouge sur la carte), point de départ de la course vers Al Bab. Jamais à court de contradictions, les Américains voient à nouveau deux de leurs alliés s'entretuer mais, ô ironie du sort, ils sont rejoints dans cette position inconfortable par... les Russes !

Car Moscou est tout aussi embêté que Washington. La réconciliation entre le Kremlin et le sultan est peut-être venue un poil trop tôt et Erdogan use toutes les ficelles disponibles pour tenter de rattraper partiellement le fiasco de sa politique syrienne. Nous avertissions il y a deux mois :

La Russie, elle, fait un dangereux triple grand écart : alliance avec Assad, alliance politique avec le PYD, rabibochage avec Erdogan.

Ces positions sont objectivement inconciliables et la marmite commence à déborder : un choix devra être fait dans ce billard à trois bandes. A moins d'un retournement de situation abracadabresque dont, il est vrai, Poutine a le secret, une, peut-être deux parties devront être sacrifiées. Bien malin qui peut deviner ce qui se passe en ce moment dans la tête de Vladimirovitch et, d'après les informations qui parviennent à nous autres humbles Béotiens, les signaux paraissent très contradictoires. C'est parti, ne vous perdez pas en route...

  • Assad et les Turcs

Il semblait qu'un grand marchandage ait eu lieu entre Damas et Ankara sur le dos des Kurdes. C'était la position de votre serviteur et c'est toujours celle d'observateurs avertis tel que Frédéric Pichon :

L'été 2016 a véritablement rebattu les cartes au Nord de la Syrie. Il semble que la timide réconciliation entre Ankara et Moscou se soit faite sur le dos des Kurdes syriens, et que cela a fait les affaires de Damas. Le problème des Kurdes du PYD, c'est qu'ils ont multiplié tour à tour les alliances de circonstance: avec les Américains, les Russes, les Syriens ce qui les a fait passer pour des partenaires non fiables. À présent, la Turquie les vise tout particulièrement car elle a toujours considéré que le problème kurde était prioritaire pour elle: même si Ankara semble s'être convertie tardivement à la lutte anti-Daech, les Turcs ne considèrent pas autrement le PYD que comme une organisation terroriste. Et Damas n'ira pas à leur secours car cela fait partie aussi du «contrat» avec Erdogan qui de son côté a fermé sa frontière.

Soit. Mais comment expliquer alors, fait nouveau, le ton très menaçant du gouvernement syrien ? Après les bombardements aériens turcs sur les Kurdes, Damas (et Moscou derrière ?) a sèchement averti que tout avion turc serait désormais purement et simplement abattu et que les troupes turques seraient considérées comme des "forces d'invasion". Lavrov n'est pas non plus resté muet, mettant en garde Ankara que toute nouvelle incursion aérienne "rencontrerait une résistance", sans préciser s'il s'agirait des systèmes anti-aériens russes ou syriens.

Un semblant de calme était revenu hier, l'ASL sultanisée cessant ses attaques contre les YPG "pour des raisons internationales". Cette formulation naïvement honnête est amusante même si on ne sait pas qui de Washington ou de Moscou a fait pression sur Ankara. Cela n'a en tout pas empêché les Kurdes de continuer leur mouvement d'enveloppement, coupant pratiquement la route d'Al Bab aux rebelles pro-turcs.

On constate que les chemins parallèles devant mener les deux ennemis à Al Bab ont brusquement bifurqué à 90° pour se faire face, sous le regard amusé de Daech qui n'en demandait pas tant. Les YPG semblent en plein bourre, ayant repris plusieurs villages à l'ASL pourtant soutenue par l'armée turque. Et aujourd'hui, les rebelles ont affirmé avoir été bombardés par des avions syriens et/ou russes soutenant l'avancée kurde ! On retrouve également cette accusation sur ce site pro-rebelle (cartes globalement justes et bien faites mais infos généralement très biaisées) et, fait rare depuis le vrai-faux putsch de juillet, elle est relayée par la presse turque.

Ainsi, sous couvert que ce ne soit pas une intox des djihadistes modérés, Moscou et Damas voleraient au secours des Kurdes, Poutine mettant un stop aux ambitions dévorantes d'Erdogan. Peut-être... Le sultan s'est cru obligé de préciser aujourd'hui que le but de l'incursion turque était Manbij, pas Alep. Encore heureux ! La bande de territoire kurde d'une quinzaine de kilomètres est tout ce qui sépare les chars turcs de l'armée syrienne, évitant à Moscou un choix très difficile et sans doute une nouvelle rupture avec Ankara. Une petite aide aérienne pour calmer les ardeurs turco-ASL n'est donc pas impossible, avant que l'irréparable ne se produise et qu'une bataille rangée éclate entre la Russie et l'un des membres les plus importants de l'OTAN, entraînant la région et peut-être plus dans la catastrophe.

A moins que... Byzantinisme moyen-oriental oblige, d'autres signes contradictoires viennent encore compliquer la donne. Des rumeurs faisaient état, il y a dix jours, d'une possible et prochaine rencontre entre de hauts responsables turcs et Assad à Damas. Officiel cette fois : le 4+1 et Ankara coopèrent et échangent des renseignements. Comment comprendre cette information alors que l'Irak et la Turquie sont au bord de la rupture et que les avions syro-russes bombardent peut-être les rebelles cornaqués par Ankara ? Décidément, tout cela est très très confus. Churchill avait coutume de dire de la Russie qu'elle était un rébus enveloppé de mystère au sein d'une énigme. Il avait juste oublié le Moyen-Orient...

  • Assad et les Kurdes

Le casse-tête n'est pas fini ! On vient de le voir, Damas éructe contre l'invasion turque et soutient peut-être / sûrement / assurément (barrez la mention inutile) les YPG. Sauf que le gouvernement syrien refuse résolument toute idée de fédération kurde. C'est une vieille idée russe que nous avions évoquée il y a plusieurs mois :

Les Kurdes ont pris Poutine au mot hier et annoncé aujourd'hui même la création d'une région fédérale sur tous les territoires qu'ils contrôlent (en jaune sur la carte), c'est-à-dire la majeure partie de la frontière syro-turque mis à part le couloir de plus en plus étroit encore tenu par Daech [celui-là même que l'ASL sultanisée tente d'occuper actuellement, ndlr]

Cette décision unilatérale des Kurdes syriens, soutenue en sous-main par Moscou, est somme toute logique puisqu'ils ont été une nouvelle fois exclus des négociations de Genève par les Américains sous l'intense pression d'Ankara. Ces pourparlers servent d'ailleurs plus à sauver la face occidentale (merci Poutine) et, pour les Russes, à saucissonner la rébellion qu'à régler réellement le conflit syrien : des quatre principales forces sur le terrain - régime d'Assad, YPG kurdes, Al Qaeda et Etat Islamique - trois ne sont pas concernées ! Absurde...

Ainsi, le PYD (qui rappelons-le est le parti kurde chapeautant les YPG combattantes) a décidé de proclamer la région fédérale "Rojava-Nord de la Syrie" en précisant toutefois bien, sans doute à la demande de Moscou, que la nouvelle entité reste sous l'autorité de Damas. Ce faisant, il provoque la fureur de toutes les composantes du conflit.

Erdogan est à nouveau sur les charbons ardents, qui voit son cauchemar se réaliser : la création d'un Kurdistan autonome à sa frontière, future base-arrière de la rébellion du PKK. Et le sultan ne peut rien y faire : les S400 russes restent en Syrie. Les Saoudiens sont tout aussi excédés : Rojava sera un obstacle définitif à toute possibilité future d'un couloir sunnite entre l'Irak chiite et la Syrie alaouite en direction de la Turquie.

Les Américains, pris par surprise, refusent également de reconnaître la constitution d'une région unifiée et autonome kurde, arguant sans rire (et avec une invraisemblable hypocrisie) du danger de "démantèlement de la Syrie". On ne les avait pas connus aussi soucieux de l'intégrité territoriale syrienne quand ils supportaient l'établissement d'une principauté salafiste dans la partie orientale du pays. Toujours est-il que cette "trahison" américaine risque de rester longtemps dans les mémoires kurdes...

Ironie du sort, Assad et son opposition sont, pour une fois, eux aussi sur la même longueur d'onde et refusent absolument de reconnaître la nouvelle région fédérale.

Ayant de la suite dans les idées, Moscou a envoyé une délégation il y a un mois afin d'en discuter les modalités avec le gouvernement et des représentants kurdes, dont Salih Gedo qui explique que "les Russes avaient un document prêt qui était en notre faveur. Ils voulaient instaurer le fédéralisme en Syrie et protéger les droits des Kurdes". Ce que Damas a refusé, arguant du danger d'une division du pays avec, pour une fois, la pleine approbation du sultan de son lointain palais d'Ankara...

  • Au fait, et Al Bab ?

Dans ces conditions, cher lecteurs, difficile de dire qui prendra Al Bab, avec l'aide de qui et quelles en seront les conséquences. Mais une dernière possibilité existe : l'armée syrienne elle-même ! C'est la flèche rose en pointillé sur la carte n°2. Après tout, c'est encore elle la plus proche de la ville et d'importants renforts sont arrivés dernièrement, dont les fameux Faucons du désert, force d'élite reconnue mais qui avait essuyé une terrible déconvenue lors de l'attaque de Taqbah en juin contre Daech. Officiellement, tout ce joli monde est destiné à Alep, où ça chauffe, mais une petite pointe ni vu ni connu vers Al Bab n'est pas impossible. Nos petits faucons pourraient ainsi prendre une revanche sur leur Némésis...

Alep justement.

Alors que les loyalistes resserrent toujours plus leur étreinte autour la partie barbue de la ville, notamment au nord, une grande offensive djihadiste venant de l'ouest (ça ne s'invente pas !) est annoncée depuis plusieurs jours afin de rompre le siège. On parle même de 12 000 hommes, ce qui n'est pas rien mais représente un pari extrêmement risqué pour l'avenir de la rébellion : que cette opération tourne au fiasco et les réserves seront très entamées, facilitant la future reconquête loyaliste d'Idlib (dernière province de la Syrie utile échappant au gouvernement). Bref, un sacré quitte ou double. Les renforts de Damas évoqués plus haut seront donc peut-être totalement alloués à la défense d'Alep et il n'est pas sûr de voir la petite excursion en direction d'Al Bab...

Prenant les devants, le Hezbollah et l'armée syrienne ont attaqué préventivement, mettant la main sur plusieurs points stratégiques sur la route qui sera empruntée par les modérément modérés, au prix parfois d'acrobaties et de combats dignes des temps héroïques :

Pendant ce temps, les voies de ravitaillement des assaillants sont arrosés par les Sukhois. Et puisqu'on en parle... La grande affaire de la MSN a été, ces derniers jours, le passage de la terrible et abominable flottille russe à destination de la Syrie. Tremblez jeunes gens, l'ours rôde et va vous croquer tout cru.

Les délires ont succédé aux délires, la palme revenant incontestablement aux Britanniques qui ont, ne rigolez pas, "surveillé chaque centimètre du passage des navires". Comme si les Russes, dans un grand remake de la Bataille d'Angleterre, allaient bombarder Londres !


 

 

 

 

Dans cet océan de démence collective, évidemment organisée, quelques voix raisonnables tout de même, comme cet éditorial du Spectator (en contradiction avec la une du magazine) ou cet article ironique de The Independent. Cela n'empêche pas l'OTAN de faire pression sur l'Espagne pour empêcher la flottille russe d'y faire relâche. Sans surprise, Madrid a succombé et annulé la permission préalablement accordée.

Au-delà de ces bisbilles dignes de la cour d'école, qu'en est-il donc de ce corps expéditionnaire aéronaval ? Une bonne analyse technique est donnée ici (on passera l'habituelle ouverture sur l'empire anglo-sioniste - l'auteur n'ayant visiblement pas saisi le changement tectonique en cours au Moyen-Orient -, le reste est intéressant). Suffisant pour résister, le cas échéant, à une attaque en règle des Américains sur la Syrie ? Sans doute pas. Pour faire suffisamment peur et donner à réfléchir à deux fois avant d'entreprendre une telle folie ? Sans doute. Avertissement sans frais à Washington voire, si les choses dérapent vers Al Bab, au sultan. L'ours est prêt, il ne reculera pas.

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Michel 30/10/2016 17:44

Bonjour,
Alep. La Russie a arrêté les bombardements sur Alep depuis maintenant 13 jours. S'agit-il d'une démonstration "humanitaire" ou d'autre(s) chose(s) ?
Toujours est-il que pour l'imMonde c'est "sous un ciel grisâtre, limitant l’activité de l’aviation russe et syrienne... que les anti-Assad progressent". S'il s'agit, pour Moscou d'action humanitaire elle ne sera jamais reconnue comme telle par l'occident, mais comme une faiblesse.
Votre point de vue nous intéresse.
Cdl

Grognard 31/10/2016 00:27

Bonsoir Michel,
Cela est déjà arrivé et il me semble que c'est sur ce blog que ce sujet a été évoqué.
Petit chantage entre amis?
Les russes ne sont pas tout a fait des enfants de coeur non plus.

Vasco 28/10/2016 20:14

@Grognard

"Nous sommes à la croisée des chemins.
Cela peut paraître n'avoir aucun rapport lorsque l'on lit que des pays africains remettent en cause leur appartenance à la CPI ; j'y vois les signes avant coureurs d'une vague de fond. "

Idem pour le dernier vote à l'ONU pour la fin du blocus de Cuba. Pour rappel: 188 contre 2

Grognard 29/10/2016 02:16

Bonsoir Vasco,

Les deux choses ne sont pas tout a fait équivalentes.
Concernant les votes de l'ONU les USA n'en font qu'à leur tête et s'exonérent du droit international à chaque fois que cela leur convient.
En résumé l'ONU c'est pour les autres ; pas pour la nation exceptionnelle.

Dans le cas de la CPI c'est différent.
Comment faire comparaitre le ressortissant d'un pays qui n'est pas signataire ou qui s'est retiré de l'accord?
Ce petit détail a d'ailleurs échappé à F.Hollande.
Car si la Russie n'est pas signataire de cet accord ; la France,elle, l'est bel et bien.

theuric 28/10/2016 17:19

Il me semblerait logique que la Russie, sur sa continuité de cohérence politique, privilégie de préférence la Syrie et les kurdes à la Turquie.
Je pense qu'il va falloir sérieusement repenser, en ces choses de la géopolitique, les approches de Machiavel puisque, dorénavant, le niveau d'instruction des peuples et des gouvernements n'ont plus rien à voir avec celui de son époque.
Ceci lié au désir montant des populations à une démocratisation de leur état-nation.

Madudu 28/10/2016 21:31

la distinction machiavélique/machiavélien est une distinction fructueuse, en effet !

D'ailleurs pour une fois qu'un grand classique est aussi utile, facile à lire et pragmatique, il ne faut pas s'en priver. En plus ça ne fait qu'une centaine de page, et c'est gratuit.

Par exemple :

http://www.argotheme.com/machiavel_le_prince_essai.pdf

Vasco 28/10/2016 20:26

Un grand politiciens au sens noble du terme avec une approche pas du tout "Machiavélique" du gouvernement de l'État contrairement à la réputation que l'on lui donne. (je parle de Nicolas Machiavel)

Grognard 27/10/2016 20:51

Bonsoir à tous,
Il y a un proverbe cambodgien pour illustrer cette situation:
"Dans le fleuve il y a le crocodile, sur la berge il y a le tigre, dans la forêt il y a les épines".

La position russe pour inconfortable qu'elle soit a aussi un avantage.
La Russie est le seul protagoniste non régional à avoir des antennes, disons fiables, chez autant de protagonistes.
Hors la qualité du renseignement détermine toujours la pertinence de l'action.

Je partage l'avis de theuric lorsqu'il écrit:
"Ainsi, la position de Monsieur Assad est compréhensible, il se trouve un petit peu dans la même situation que De Gaulle au début des années 40 /.../, c'est pourquoi il refuse l'idée même d'un Kurdistan, même sous forme d'un fédéralisme d'avec la Syrie, qu'il pourrait très bien accorder une fois la paix revenue".
En effet dans une négociation, il faut se sentir fort pour lâcher du lest.
Autrement on pratique la politique de la chaise vide.

@ theuric la bataille en question c'est gaugamela (une adaptation d'une de celle livrée par son père. Là c'est moi qui ne retrouve plus le nom lol)

Pour la Turquie c'est plus simple et plus compliqué en même temps.
L'évolution de son positionnement sera à moyen terme dicté par l'évolution des capacités opérationnelles et de la doctrine de l'Otan d'une part et de l'évolution de l'intégration eurasiatique, seul" eldorado" à l'horizon.
Au MAE russe je suis persuadé qu'ils sont tous convaincus que celui qui a trahi une fois est capable de recommencer. Ils agiront en conséquence.

Côté saoudien la légitimité que confère le rôle de gardien des lieux saints leur est et leur sera de plus en plus indispensable au fur et à mesure que le dollar perdra de sa superbe.
L'impact de leur aventure yéménite ne se fait pas encore sentir, sauf peut-être, sur le plan budgétaire.
En tout cas il ne sera pas neutre.

Gardons à l'esprit que l'armée syrienne a et acquiert une expérience qui rentrera dans l'équation moyen orientale future.

Si l'on regarde au-delà de la colline une fraternisation des armes entre les armées syriennes et irakiennes me pourrait-elle pas porter en germe la création d'un seul état?

Nous sommes à la croisée des chemins.
Cela peut paraître n'avoir aucun rapport lorsque l'on lit que des pays africains remettent en cause leur appartenance à la CPI ; j'y vois les signes avant coureurs d'une vague de fond.

bozi lamouche 28/10/2016 21:29

@Madudu : et cerise sur le gâteau : c'est bien Poutine qui a choisi (le moment ) de se réconcilier ( en désamorçant le coup d'état )...

Madudu 28/10/2016 19:13

Personnellement je ne comprends rien aux relations russo-turques.

Il y avait cette histoire de missiles nucléaires que les américains voulaient évacuer de Turquie, il a avait cette histoire de trahison américaine au moment du putch manqué, il y a la purge qui est assez clairement anti-américaine, il y a semble-t-il une certaine indulgence de la part de Poutine vis-à-vis de l'implication des turques en Syrie, et il y a cette (en apparence) complète non-coordination des efforts turques et russes dans la région ...

Ou alors Erdogan et Poutine ont planifié un truc à 5 coups d'avance pendant leur fameux entretien du 8 ou 9 août dernier ?

Grognard 28/10/2016 16:52

@ bozi lamouche

Bonjour,

Vous avez raison Erdogan était via l'OTAN notre allié.
D'ailleurs aux dernières nouvelles il l'est encore.

Sans doute le terme de trahison est-il trop fort.
Après tout V.Poutine n'a parlé que de coup de poignard dans le dos.

En ce qui me concerne un personnage avec un profil comme celui d' Erdogan ; j'éviterai de lui tourner le dos.
Même s'il agit à un moment à mon profit.

bozi lamouche 28/10/2016 15:21

Bonjour Grognard
"Au MAE russe je suis persuadé qu'ils sont tous convaincus que celui qui a trahi une fois est capable de recommencer. Ils agiront en conséquence."
trahi ? Erdogan etait allié à poutine ? n'était-il pas PLUTOT notre allié à nous ( en gros au BAO+daesh+état du golf+djihadiste ) ??
Erdogan est la prise majeure de Poutine . et Assad le sait d'où discret contact entre les 2 capitales.....Erdogan en joue et va en jouer ...( au passage je note qu'on qualifie Erdogan de traître alors que c'est lui qui a été trahi !! par qui c'est une autre histoire..)
Quant au kurdes ils ont cette étrange faculté/fonction(?) d'agréger ou de désagréger ceux qui viennent se mêler de leurs affaires.....
Quant à Mossoul si il y a conflit ( ce que visiblement veulent les états-majors de ne souhaitent pas puisque la fuites de combattants est programmé mais pas effectué) aussi je suis vraiment très pessimiste pour la coalition occidentale... et on peut compter sur la russie pour ça...
ps : l' october suprise peut très vite se muer en desaster surprise...

merci pour ce site qui devrait être reconnu d'utlité publique... sublimé par l'intervention de ses lecteurs !!

Yom 28/10/2016 09:33

https://fr.wikipedia.org/wiki/Grande_Syrie

Je pense que quelques voisins (Turquie, Arabie Saoudite) feront tout pour empêcher cela.

Et l’Iran ? Renoncera t’il à tirer les ficelles en Irak (gouvernement chiite, milices chiites …) ?

Madudu 28/10/2016 01:00

"Si l'on regarde au-delà de la colline une fraternisation des armes entre les armées syriennes et irakiennes me pourrait-elle pas porter en germe la création d'un seul état?"

Géographiquement ça se tient en tous cas, ça formerait à peu près l'ensemble du réseau hydrographique mésopotamien, à l'exception des sources (en Turquie) et de quelques petits bouts (en Iran).

Jolly 27/10/2016 20:36

Quelle pepite!!!
Chapeau OG
Jolly

Alaric 27/10/2016 18:52

Ces temps ci les neos cons se flattent de prendre Raqqua d'ici quelques semaines https://www.almasdarnews.com/article/us-led-offensive-defeat-isis-raqqa-begin-within-weeks/
ça m'a tout l'air d'une opération de com car je vois mal les YPG aller au casse pipe comme à Manbij après le coup de poignard US .
D'autant qu'on parle de la capitale du califat qui doit être très protégée . Cela dit c'est peut être pour ça que les kurdes orientaux ne bougent pas ?

et merci pour l'article

Charles Michael 27/10/2016 18:36

Observatus geopoliticus

vous l'avez bien compris, ce sont des intuitions du style connu-inconnu et Erdogamin pour nous tous reste de l'inconnu-inconnu > l'imprévisble au coeur du manège des chaises musicales.

- Fragilité du mamouchi, je parle pas psychologie mais situation post putch: grosses purges et soutien populaire nettement islamisé en fait ceux-là même qui ont fait échouer le putch (en plus des agents doubles). A Mon Humble avis se déclarer contre ISIS/Daesh ça passe, un peu, contre toutes les fratries ravagée Al Quaidesques se serait trop, se réconcilier avec Bachar, là pas du tout.
Amerlocs à la langues fourches pas bon, business avec Russkof, ah ça c'est business, on parle pognon pas besoin d'interprètes.
Je vois ça comme ça, sur de rien, bien évidemment.

Mais le Putin, l'ogre il veut le pain, le beurre et si possible garder un Erdo souriant. Donc on se pardonne certains excès, qu'est-ce que quelques dizaines de morts entre amis, tant qu'il n'y pas de Russes ou Turcs.
Tot ou tard, après la chute d'Aleppo, les cartes Kurdes et Turcs seront rebattues et ce sont Bachar et Putin qui distribueront, dans le souci de ne vexer peronne et assurer que Erdo sauve la face en priorité. Pour ça la Rojava continue et indépendante ne sera pas autorisée mais les Turcs pourront rentrer chez eux Mission Accomplie, ou pas si la direction politique Kurde est trop obstinée et par exemple redemande du Ricains. Peu probable les US risquant trop d'y perdre encore plus les Turcs.

L'équilibrisrte Putin est rationnel, le Derviche ? sans doute quand même un peu.

C'est vrai je suis optimiste, j'admet.

Fabien 27/10/2016 17:40

Bonjour,

L'idée russe d'une fédération kurde me semble plutôt avantageuse pour Damas, en cimentant leur alliance officieuse contre les barbus (qui contrairement au PYD prétendent diriger toute la Syrie!). Mais cela, c'est à moyen terme, le temps du conflit. En revanche, à plus long terme, pour l'après guerre; un kurdistan autonome serait un pistolet chargé entre les mains des russes, potentiellement utilisable contre les turcs, mais aussi contre Damas...
On peut comprendre que cette perspective n'enchante pas Bachar. Mais a-t-il les moyens de contrarier son protecteur russe sans faire de son pays un protectorat iranien ou turc? Sans doute espère-t-il s'en sortir en jouant les uns contre les autres, mais cela n'est-il pas assez risqué vu l'état de ses forces?

Madudu 27/10/2016 20:17

Je ne pense pas que la Russie ait besoin d'un tiers pour garder la main en Syrie après la guerre, elle dispose d'au moins deux bases militaires dans le pays, qui vont connaître différents développements.

D'autant que ce n'est pas dans l'intérêt de la Russie de produire une Syrie fragile, au contraire. Le Russie a un potentiel de développement énorme sur son propre territoire et au sein de sa zone d'influence, elle a surtout besoin que le monde trouve un équilibre solide en dehors de l'impérialisme américain afin d'assurer de manière perenne sa propre sécurité et son développement.

Au final c'est peut-être pour ça que Poutine fait autant d'émules et que l'empire perd si vite ses alliés : les intérêts de la Russie convergent avec ceux de toutes les souverainetés locales ou régionales, contre celle qui se voudrait "globale".

Jean 27/10/2016 16:12

L'UE voit rouge et impose des sanctions supplémentaires à 10 responsables de l'armée syrienne, proches de Assad. La raison est "la violente répression contre la population civile en Syrie".
Les dirigeants européens doivent craindre la fin proche des "gentils" rebelles qu'ils arment depuis toujours.

theuric 27/10/2016 14:01

En fait, chacun poursuit ses buts propres.
Ainsi, la position de Monsieur Assad est compréhensible, il se trouve un petit peu dans la même situation que De Gaulle au début des années 40, de sa position de grande faiblesse il se doit de rester intransigeant, c'est pourquoi il refuse l'idée même d'un Kurdistan, même sous forme d'un fédéralisme d'avec la Syrie, qu'il pourrait très bien accorder une fois la paix revenue.
Les Kurdes (je m'emmêle avec tous ces sigles, déjà avant d'être à la retraite je ne comprenais rien aux tracts syndicaux à cause de ça, peut-être ma légère dyslexie), les kurdes, donc, ne peuvent que profiter de leur position centrale au vu de leurs victoires militaires, à mon sens, ils devraient se méfier, c'est une position qui pourrait, à terme, se montrer dangereuse, et au plus tôt se rapprocher du pouvoir central syrien et celui-ci devrait faire de même, ce que la Russie doit tenter de mener à bien.
Idéologiquement, tous deux doivent être assez proche de ce que j'ai pu en comprendre, voire aussi plutôt semblable à la Russie, c'est sur cette proximité que devrait pouvoir s'établir un accord pour une paix future, une fois cela fait, la victoire devrait suivre.
Quand au sieur Erdogan, ma foi, ce qu'il doit craindre pardessus tout c'est, justement, que kurdes et syriens puissent s'entendre comme larron en foire, mais faire entrer ses troupes en Syrie met en danger, à terme, la Turquie, les grecs aussi ont quelques ressentiments envers ce voisin parfois fort outrecuidant.
Et puis, ses renversements d'alliances d'avec Daesh et ses liens avec les modérément modérés pourrait, à terme, encore plus le fragiliser, d'autant plus que n'est pas sûr que ses liens avec les séouds arabiques soient totalement abolis.
Si il continue comme ça, il pourrait fort bien se retrouver avec ce qu'il redoute le plus, soit ce rapprochement kurde/syrien puis, plus tard, avec une partition des kurdes turques, sans compter qu'avec le temps, la Grèce pourrait très bien se rapprocher de la Syrie, prenant son pays en tenaille.
Quand à la Russie, ses buts politiques sont clairs même si cela demande parfois de gérer quelques complexités dans la région.
En fait, tant que les U.S.A. et ses supplétifs, surtout franco-anglais, ne se retrouveront pas ruinés par leurs délires économiques et, dès lors, ne pourront que lâcher l'affaire, la situation perdurera.
Ensuite ce conflit pourrait très bien dériver vers le nord et l'ouest et la Turquie se retrouver en son centre, sauf à ce que Erdogan puisse conserver son sang froid et se montre, dans l'avenir, plus sage et mesuré.
Mais le peut-il?

theuric 27/10/2016 15:52

Sauf si il y a un accord entre les kurdes et les syriens.
Cette manœuvre me fait penser à je ne sais plus quelle bataille d'Alexandre le grand contre Darius (ce qui ne nous rajeuni guère mon brave monsieur) où une partie de son armée avait fixé la cavalerie perse pour foncer dans le vide ainsi créé et attaquer directement le roi adverse.
Si on regarde bien, ce revirement kurde, sûrement obligé par celui des modérés dans leur immodération turque, laisse aux syrien un boulevard.
Et puis, en ces choses, une petite provocation est toujours possible.

Observatus geopoliticus 27/10/2016 14:56

Tout à fait, mon cher Theuric, mais ça pose la question de la réconciliation russo-turque.
Tant que Moscou et Ankara étaient en froid, tout allait bien d'une certaine façon... Les Russes soutenaient évidemment les Syriens mais aussi les Kurdes qui, les Turcs ne pouvant intervenir pour cause de S-400, auraient constitué leur Rojava, formant un tampon autonome protégeant la Syrie. Parfait.
Oui mais voilà, il y a eu cette satanée réconciliation et Poutine doit être bien embêté maintenant... D'un côté, beaucoup de points positifs : Turk Stream, la centrale nucléaire (40 Mds quand même), l'arrêt partiel ou total (c'est à vérifier) du soutien turc aux modérément modérés d'Idlib, la dédollarisation... mais de l'autre : l'incontrôlable Erdogan qui veut absolument sauver les meubles et s'avance vers Al Bab. Pour l'instant, ça va encore, les Kurdes sont entre l'ASL sultanisée et l'armée syrienne. Mais que les syro-turcs passent l'obstacle et là, ça peut déraper sévèrement !

simplet 27/10/2016 13:42

Heuuu, dans la pratique, sur le terrain, ils se reconnaissent comment? Cela ne doit pas être de la tarte d'identifier à coup sûr la bonne cible.

simplet 27/10/2016 16:11

Je suppose que vous avez servi tout comme moi et on vous aura appris à l'entraînement dans le " street fithing", par exemple ,combat urbain, de ne procéder qu'à des "tirs sécurisés". C'était entre autre l'identification, éviter le civil et ne pas se "peindre". Cela induit une reconnaissance de l'ennemi. Sur ce théâtre, je ne vois pas comment.

simplet 27/10/2016 16:02

Certes cher OG, sur les blindés, sur leur QG, plus rarement sur les 4x4, mais l'infanterie, le troufion, le roi des batailles ne me semble pas très différentiable. Peut-être l'accent dans leurs incantations, mais elles sont couvertes par le bruit saccadé du mk 47. Plus sérieusement, pour le public et les journaleux déjà très décérébrés, comment font-ils et vous même comment procédez-vous? Qui peut dire que d'après une photo, c'est tel clan contre tel autre et donc valider l'info ? Tout conseil est bon à prendre.

Observatus geopoliticus 27/10/2016 14:58

Avez-vous remarqué, cher Simplet, qu'ils ont tous des drapeaux ? Sur leurs chars, QG, les bâtiments ou collines qu'ils occupent... Ca fait un peu "Guerre des Royaumes combattants dans la Chine antique" mais c'est peut-être justement pour identifier facilement l'ami/l'ennemi et éviter les erreurs.

Quentin 27/10/2016 13:39

Bonjour,

Tout d'abord un grand merci pour votre blog qui à le mérite d'ouvrir l'esprit et les coulisses d'évènements dont on ne voit traditionnellement que l'enfumage (quand on en voit quelque chose) ; il est agréable de voir causes et conséquences plutôt qu'avoir le sentiment d'être le spectateur pavlovien d'un cirque plus ou moins bien réglé sur les médias.

À vrai dire, je dois suivre ce blog régulièrement depuis une année, même si je n'ai pas participé jusqu'à présent car en matière de géopolitique je n'ai pas grand chose à apporter.

Outre les remerciements tardifs, j'écris aussi par rapport à une question qui me taraude, à laquelle je n'ai pas trouvé (ou su trouver) la réponse dans vos articles.
Puisque Al Nusra et consorts djihadistes composent l'ASL, pour quelles raisons ne se rapprochent-ils pas de Daesh ? Ils me semblent partager méthodes et intérêts, surtout maintenant que la situation se dégrade pour les deux ; à moins que je ne vois trouble ?

Quentin 27/10/2016 16:42

Merci de vos réponses claires et rapides, cela permet d'éclaircir ce sac de nœuds !

Au plaisir de vous lire.

Yom 27/10/2016 14:46

Al Nosra = Al Qaeda

Or Daesh est, au départ, un groupe d’ex Al Qaeda qui a fait scission (on trouve toujours plus califiste que le calife).

Donc le rapprochement sur lequel vous vous interrogez serait en fait une refusion après scission. Pas simple.

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Quant à « semblent partager méthodes et intérêts », il faut se méfier.

C’est une habitude de trouver les groupes idéologiques d’une même « grande famille » semblables quand on en est pas soi-même membre. Mais vu de l’intérieur, ce qui peut nous paraître à nous des points de détails peut être ressenti comme des gouffres infranchissables. Et plus l’idéologie concernée sera extrême, plus fortement ressenti sera le schisme.

Observatus geopoliticus 27/10/2016 14:44

Bonjour Quentin et merci pour votre message.

En fait, c'est un poil plus compliqué que cela...
L'ASL et Al Qaida sont deux groupes distincts. Simplement, au fil des années, à force de se côtoyer, de s'allier dans des opérations et de se refiler le matériel, l'ASL s'est largement islamisée et n'a plus grand chose à envier à Al Qaida. Mais d'un point de vue formel, ça reste deux entités différentes. Auquel il faut rajouter Ahrar al-Cham et une myriade d'autres groupes salafistes, djihadistes etc. Tous ces joyeux drilles forment l'Armée de la conquête, sorte de fédération des barbus soutenue par Riyad, Washington et Doha. Cela permet aux Américains de dire "nous ne soutenons pas Al Qaida, nous soutenons seulement l'ASL", même si dans les faits, les deux groupes sont unis, se partagent les armes, les tâches etc. C'est donc un soutien indirect, couvert et conscient des Américains à Al Qaida.

Quant à l'alliance avec Daech... Cela pose la question extrêmement complexe du fondamentalisme islamique divisé en un myriade de courants auquel se rajoutent les conflits de personne et les allégeances compliquées. Pour un œil extérieur, il n'y a effectivement à peu près aucune différence entre tous ces gens-là, tant du point de vue des méthodes que de l'idéologie. Mais ils ont des différences bien à eux qui leur paraissent centrales : djihadisme international vs djihadisme local ; salafisme, Frères musulmans ou wahhabisme ; allégeance saoudienne ou qatarie ; sans compter des interprétations divergentes sur la charia...
Daech est né d'une scission au sein d'Al Qaeda en Irak au début des années 2010. Mais cela avait déjà commencé avant, vers 2005-2006, avec Zarkaoui (leader d'Al Qaida en Irak) qui désobéissait aux ordres de son chef théorique Ben Laden et s'en prenait aussi bien aux chiites qu'à ses coreligionnaires sunnites. La mort de Ben Laden et la guerre en Syrie ont provoqué la rupture formelle et la création de Daech. Depuis, Al Qaeda et Daech se battent comme des chiffonniers alors qu'ils partagent exactement la même idéologie et viennent du même arbre.
La guerre syrienne a permis à Daech de s'ancrer territorialement (chose que n'avait jamais faite Al Qaida) pour former l'Etat Islamique, avec l'aide américano-saoudienne. Ainsi, les Etats-Unis sont mouillés jusqu'au cou par rapport à l'EI (en tant qu'Etat territorial), mais ils ne sont sans doute pour rien dans la création plus ancienne de Daech (en tant que mouvement). Les Saoudiens, eux, ont supporté l'EI jusqu'à ce que ces fêlés proclament le "califat", à la grande rage de Riyad qui se voit comme la gardienne des lieux saint de l'islam et ne supporte pas la concurrence. Là encore, même idéologie (wahhabite en l'occurrence) mais querelles de prestige et de personne.

Bien à vous

Loic 27/10/2016 09:56

Voilà une analyse bien détaillée, objective et dans laquelle on trouvera bien plus d'éléments que dans les médias (qu'ils soient pro-occidentaux ou pro-russes d'ailleurs).

Alors effectivement la situation autour d'Al Bab est vraiment passionnante, ce conflit n'a décidement rien de conventionnel. Si nous résumons la situation aux 4 entités (Assad, YPG, ASL turque et Daesh), chaque entité a ses raisons pour être l'ennemi des 3 autres et tout le monde tape un peu près tout le monde.

Dans ce petit jeu, la 1ère alliance ou du moins les 1ers compromis trouvés seront décisifs pour faire la différence sur le terrain. Le compromis le plus crédible à ce stade reste celui entre les YPG et le régime, en faisant quelques concessions sur un Rojava semi-autonome mais pas indépendant, l'alliance des forces du régime avec les YPG (adversaires le plus efficace de Daesh depuis le début), le tout soutenu par les russes, l'Iran, le Hezbollah... serait mortelle pour les 2 autres.

La prise d'Al Bab est vraiment capitale, si la Turquie veut rester dans le jeu, elle ne doit pas laisser les kurdes ou les loyalistes s'emparer de la zone.

Dans tout ce joyeux bordel, il reste la question des américains et de nous par ricochet. Eh bien je crois qu'on est totalement et définitivement paumé, les dirigeants occidentaux ne comprennent absolument plus rien à ce qu'il se passe, c'est flagrant. Bon on sait depuis longtemps qu'ils confondent Al Nosra avec de gentils modérés mais là entre soutenir les turcs, l'ASL, partager la ligne d'Ankara, prioriser la lutte contre Daesh. Dès lors qu'ils sont placés devant leurs contradictions, ça botte vite en touche.

Al Bab tout le monde s'en fout dans les médias occidentaux. Après tout les braves américains libèrent Mossoul pendant que les vilains russes massacrent les aleppins, c'est tout ce que le bas peuple a besoin d'entendre.

Yom 28/10/2016 09:40

Et si le vrai imprévu de cette guerre était la conquête d’une partie des opinions occidentales par la Russie.

J’ignore quel nombre nous sommes exactement à aller chercher des informations au delà du rideau de la doxa. Mais il semblerait que cela s’agite un peu à Bruxelles autour de l’idée de « guerre de l’information menée par la Russie ».

Par ailleurs, RT se vantait hier même d’un nouveau record de nombre de vues sur Youtube et de faire mieux, excusez du peu, que la BBC ou CNN.

https://francais.rt.com/international/28143-nouveau-record-pour-rt-plus-de-quatre-milliards-vues-sur-youtube

Loic 27/10/2016 15:42

Disons que c'est pas qu'ils comprennent plus rien, c'est plutôt que la situation est devenue totalement hors de contrôle, américains et européens n'avaient sans doute pas prévu que ça dégénère à ce point, l'intervention russe, maintenant l'intervention turque, le fait que l'ASL soit devenue totalement poreuse avec les groupes islamistes et terroristes. Tout cela contrecarre les plans originaux. La bataille contre Daesh, l'éviction d'Assad, la préservation des alliés (Turquie, Arabie saoudite, Qatar...) tout cela débouche sur des positions intenables tels les américains qui ne savent plus quoi faire avec 2 de leurs plus proches alliés en Syrie qui se battent ouvertement (ASL, YPG). Difficile de faire l'autruche dans ces conditions.

Observatus geopoliticus 27/10/2016 15:06

Eh oui, mon cher Loïc, mais comme je répondais plus haut à Theuric, il y a cette satanée réconciliation russo-turque qui complique sérieusement la donne. Sans cela, on aurait un soutien massif de Damas et de Moscou aux Kurdes pour la constitution d'un Rojava tampon empêchant toute future manigance turque. D'un point de vue stratégique, ça serait p-a-r-f-a-i-t. Mais Poutine et Erdogan se sont réconciliés...

Juste une petite remarque sur votre idée que "les dirigeants occidentaux ne comprennent absolument plus rien à ce qu'il se passe". Je n'en suis pas sûr du tout... Il me semble qu'ils savent très bien ce qu'ils font et que c'est en tout conscience qu'ils soutiennent l'insoutenable. Des salauds cyniques, oui. Des imbéciles, sûrement pas.

wawa 27/10/2016 07:53

une reflexion toute bête que je me suis faite :

est il vraiment dans l'intérêt des russes de détruire définitivement isis. tant qu'il y a une guerre en syrie, ce n'est ni le gaz du katar, ni celui de l'iran (le m^me dans le cas du gisement north field/south parth) qui ira alimenter la gloutonne europe via la syrie, mais bien du gaz russe (north stream a de beaux jours devant lui, il doit être doublé je crois, ou il l'est déjà) avec toute les conséquence politique qui en découlent...

Observatus geopoliticus 27/10/2016 15:21

Bonjour wawa.
Tout ce à quoi on assiste depuis des années, ce sont des grandes manoeuvres visant à préparer l'après-EI.
A moyen terme, le but de la Russie est évidemment l'élimination de l'EI et la reconstitution de la Syrie (empêchant le passage de tout pipeline pétromonarchique). Mais effectivement, à court terme, il faut en finir d'abord avec la rébellion djihadiste non-EI à Alep et dans la Syrie utile. Il me semble que les Américano-saoudiens l'ont compris et, après des années de sommeil, poussent soudain à l'offensive contre Daech, sans doute dans le but d'occuper le sunnistan et faire monter les enchères lors de l'après-guerre. Mais les milices chiites irakiennes ne sont visiblement pas d'accord et continueront dans les bagages de la coalition jusqu'en Syrie...
NB : L'Iran vient de déclarer que le marché européen ne l'intéressait pas. De quoi rassurer Moscou...

Charles Michael 27/10/2016 07:21

C'est du grand beau Observatus geopoliticus !

A l'intuition, je dirai:
- que les USains sont tellement englués dans leurs contradictions et relations bipolaires qu'ils en perdent la main.
- que la Russie accepterait une Rojana modérement indépendante (principe de réalité) mais partie du nouvel état syrien à créer - la continuité de la Rojana ou pas, temporaire ou institunionalisée est leur moyen de pression pour faire évacuer les Turcs.
- que les YPG doivent choisir : Rojana totale coincée entre Etat syrien et Turquie et donc guerre permanente (plus un règne sur des populations fortement arabes) ou compromis réaliste
- que Erdogan et sa grande gueule doit avoir une position assez fragile en Turquie et que les Russes doivent aussi le ménager (comme les Rinos).
- qu'Alep libérée, Assad nous fera un discours de Bayeux gaullien
- que Daesh et modérés seront les dommages collatéraux et que je m'en réjouirai, hihi !

Observatus geopoliticus 27/10/2016 15:25

Merci, Charles.
Pour rebondir sur vos intuitions :
1- oui
2- oui mais la réconciliation Poutine-Erdogan...
3- ils ont choisi : forte autonomie au sein de l'Etat syrien
4- ...
5- sans aucun doute
6- difficile d'être en désaccord, tant avec la première partie de votre phrase que la deuxième...