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Chroniques du Grand jeu

Journées importantes

9 Août 2016 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Caucase, #Moyen-Orient, #Russie, #Chine, #Gaz

Dans le grand classique cinématographique de David Lean, lorsque le général britannique renâcle à détacher Lawrence chez les tribus arabes, le rusé Dryden, archétype du brillant diplomate qui était alors la norme du Foreign Office (les choses ont changé depuis), lui rétorque : "Bien des grandes choses commencent petitement". Or, nous vivons peut-être l'un de ces moments anonymes qui, pourtant, porte en germe d'énormes conséquences pour le futur.

Ce lundi, se sont en effet réunis à Bakou les présidents russe, iranien et azéri. Parmi les sujets divers et variés discutés (contre-terrorisme, coopération dans l'industrie d'armement etc.), il y en a un qui nous intéresse particulièrement : le projet d'un corridor de transport Nord-Sud reliant les trois pays.

Journées importantes

Jusqu'ici, rien que de très banal en apparence. Coopération régionale, volonté d'intensifier les échanges ; une petite chose dirait Dryden. Sauf que... A terme, le but n'est ni plus ni moins que de concurrencer le canal de Suez !

"Le projet de corridor de transport international "Nord-Sud" est appelé à réunir les meilleures conditions pour le transit des marchandises depuis l'Inde, l'Iran et les pays du Golfe vers l’Azerbaïdjan, la Russie et plus loin vers le Nord et l'Ouest de l'Europe", a déclaré le chef de l'Etat russe Vladimir Poutine devant les journalistes azerbaïdjanais à la veille de sa visite dans leur capitale.

Il s'agit en fait de non seulement créer des corridors de transport vers l'Inde, le Pakistan et l'Irak, mais aussi et surtout de former l'espace eurasiatique de transport nord-sud.

En ce qui concerne l'avantage économique de la voie "Nord-Sud", on peut dire que l'envoi d'un conteneur de 40 pieds de Francfort-sur-le-Main en Asie du Sud par le canal de Suez revient aujourd'hui à 5.670 dollars. Son transport par le corridor de transport international "Nord-Sud" coûte, dès aujourd'hui, 2.000 dollars de moins et il est de 15 à 20 jours plus rapide.

Ce que l'article ne dit pas, mais qui sous-tend évidemment le projet, c'est le fait d'éviter l'océan "international" (c'est-à-dire la puissance maritime anglo-saxonne) et de favoriser les voies de transport continentales où l'empire n'a pas son mot à dire. En un mot, accélérer l'intégration de l'Eurasie. McKinder, ne regarde pas cette carte...

Journées importantes

Car le corridor est bien sûr à mettre en parallèle (même si géométriquement, ce serait plutôt en perpendiculaire) avec les pharaoniques routes chinoises de la Soie qui courront est-ouest. Pékin doit suivre le dossier de près et a sûrement été briefé par Moscou. Rappelons à cette occasion ce que Poutine déclarait avant sa visite en Chine le mois dernier : "Dire que nos deux pays coopèrent stratégiquement est dépassé. Nous travaillons désormais ensemble sur tous les grands sujet. Nos vues sur les questions internationales sont similaires ou coïncident. Nous sommes en contact constant et nous nous consultons sur toutes les questions globales ou régionales".

Le corridor RAI (Russie-Azerbaïdjan-Iran) se combinera avec les voies chinoises pour former un maillage eurasien serré par lequel transiteront marchandises et hydrocarbures. De Lisbonne à Pékin et de l'Océan indien à l'Océan arctique. Un seul absent dans tout cela : les Etats-Unis, dont la capacité de nuisance s'amenuise à mesure que l'intégration de l'Eurasie se poursuit.

Si le RAI devrait bientôt voir le jour, mentionnons tout de même, pour être tout à fait exhaustif, les quelques obstacles auxquels il pourrait faire face. Si la Tchétchénie a été totalement pacifiée par le rude Kadyrov, le Daghestan par où doit passer le corridor connaît encore des flambées de violence et de terrorisme, quoique de moins en moins nombreuses. Plus au sud, l'Arménie, alliée de Moscou et ennemie irréductible de Bakou, risque peut-être de se sentir quelque peu marginalisée ; il faudra tout le tact diplomatique du Kremlin pour convaincre Erevan que ce qui est bon pour l'Azerbaïdjan n'est pas forcément mauvais pour l'Arménie. Enfin, l'Iran manque d'infrastructures, mais ne serait-ce pas justement l'occasion d'un premier gros coup de la BAII ou de la banque des BRICS ?

Et puisque nous parlons de ces banques, donc indirectement de dédollarisation, notons que les échanges entre Moscou et Bakou devraient désormais se faire en monnaies nationales. Certes, ce n'est pas le commerce entre ces deux-là qui révolutionnera la finance mondiale, mais il est intéressant de relever que le président Aliev ajoute son pays à la liste déjà longue des Etats qui dédollarisent en partie leurs échanges.

Ce mardi, c'est la visite tant attendue d'Erdogan en Russie. Le sultan est dithyrambique : "Ce sera une visite historique, un nouveau départ. Durant les discussions avec mon ami Vladimir [sortez les mouchoirs !], je pense qu'une nouvelle page de nos relations bilatérales sera écrite. Nos deux pays ont beaucoup à faire ensemble". Et le président turc d'enfoncer le clou : "Nous pourrons trouver une solution à la crise syrienne seulement en collaborant avec la Russie" ! Mauvaise nouvelle en perspective pour les coupeurs de tête modérés...

A-t-on déjà vu le fier Erdogollum s'aplatir autant ? Cela pourrait en tout cas confirmer ce que nous avancions, à savoir que Moscou l'a peut-être prévenu du putsch qui se tramait. Car le sultan ne s'arrête pas là et est prêt à tout pour faire plaisir à "son ami", y compris à engager très vite la construction du Turk Stream. Curieux, il était moins impatient l'année dernière... Assiste-t-on à un réel changement tectonique, la Turquie rejoignant la plaque eurasienne ? Avec cet électron libre et un peu fou, il vaut mieux rester prudent. Comment dit-on "wait and see" en turc ?

Chose amusante, la possible reprise du Turk Stream fait réagir les eurocrates, et devinez quoi... ils expriment leur inquiétude ! Décidément, nos pauvres petits choux de Bruxelles ont peur de tout : de recevoir du gaz russe comme de ne pas en recevoir. Moscou propose le South Stream : inquiétude. Moscou annule le South Stream : inquiétude. Moscou propose le Turk Stream : inquiétude. Moscou annule le Turk Stream : inquiétude. Ankara et Moscou proposent de reprendre le Turk Stream : inquiétude renouvelée. Grâce aux eurocrates, nous venons de découvrir une nouvelle propriété chimique du gaz : il est anxiogène...

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occulus 10/08/2016 10:32

Bonjour,

Effectivement, le corridor Russie, Azerbaïdjan, Iran ne peut qu'être bénéfique. Il y aura des tentatives pour empêcher que cela se fasse. Comme le dit Yom, l'occident pourra toujours mettre Bakou dans un axe du mal, monter un mensonge, mais franchement qui croirait cela à part Bruxelles et ses affidés.

De plus, il y a le BTC qui a été crée pour contourner la Russie avec l'appui américain. Bon, c'est les U.S ont l'habitude de se tirer une balle dans le pied, mais quand même.

Autre avantage, la voie terrestre est à l'abri d'un abordage depuis un destroyer américain. De ce corridor, les saoudiens, les américains en feraient les frais. Moins de contrôle sur les mers et cela est gênant pour Washington. On peut pas utiliser un commando terrestre comme on utilise un harpoon.

L'autre fait, de cela est que Bakou a moins de risques de coopérer avec la Russie et l'Iran. La Russie ou les iraniens n'iront pas invoquer les sacro-saints droits de l'homme etc pour annuler une coopération.

Quand, à l'amitié russo-turque retrouvée, même si Erdogan est ce qu'il est, il voit bien que la Russie est moins "planche pourrie" que le bloc occidental. Par ailleurs, les U.S n'apprécient pas ses retrouvailles. Leur porte parole ayant déclaré: « La rencontre qui a eu lieu entre le président turc Recep Tayyip Erdogan et son homologue russe, Vladimir Poutine, mardi, à Saint-Pétersbourg, en Russie, n’affaiblira pas les relations bilatérales entre Ankara et Washington » a souligné Elisabeth Trudeau, porte-parole du département d’Etat américain.

« Il est hors de question que cette rencontre puisse avoir des retombées négatives sur nos relations avec la Turquie ».

Bien sur qu'il ne faut pas pour les américains que cela puisse devenir négatif. Plus de Turquie comme base arrière pour la Syrie ou l'Irak, moins d'influence sur la mer noire, c'est mauvais pour l'hégémonie

Pour résumer, l'Europe comme toujours absente ou gémissante, les États Unis voient leur domination être rogner, que du bon que tout cela.

Charles Michael 09/08/2016 21:31

Cher Observatus,

Pour vos distingués lecteurs quelques précisions.

Un 40 pieds (67 m3, 27 metric tons utiles) 5.600 $ dont environ 2.500pour le voyage maritime proprement dit,, Cost Insurance and Fret. Très justement les frais portuaires au départ et à l'arrivée environ 1.000$, les trajets usines port, puis port cette fois par camions, la somme pour Francfort (soit par Rotterdam soit par Hambourg), completent à peu près la somme.
Question durée, les portes-containers sont rapides pour des cargos ( 15 nautiques/h >650km/24h) mais moins que le train de marchandises +- 1.500 km/ jour. Le trajet par contre est 3 fois plus court.

Alors le train , par les gares de triages supprime ou minimise beaucoup de ces handling charges et à chaque bout il y a bien sur plus de gares que de ports (triste pour Singapour; mais c'est la vie).

L'intérêt stratégique comme vous le soulignez est bien d'éviter les mauvaises manières de l'Hegémon US. C'est tout à fait une autre histoire (agression) d'arraisonner un porte-container en haute mer que d'aller bombarder un train dans un pays.

Enfin les trains peuvent fonctionner au charbon.
Bon les cargos aussi mais ça coute cher en soutiers et ça prend de la place.
Et quand le pétrole deviendra rare et cher, restera le charbon.

simplet 09/08/2016 23:47

CIF : F'fort / Sud Chine ou Shangaï : 800 euro route, 650usd seeline cost.
Si le prix de 5 600 usd était appliqué, les porte conteneurs panamax et post panamax seraient moins mis à la casse.
Les Super Post Panamax ( sppx) et plus gros encore ( 19000evp) sont en chrge. Un Anvers/Shangaï entre 56 et 60 jours.
Les trois plus gros armateurs conteneurs sont européens.
Le taux de remplissage est très bas, alarmant. Même de Chine vers l'Europe. D'où, une tarification si basse. Encore heureux que le prix des soutes sont à l'avenant.

Observatus geopoliticus 09/08/2016 23:04

Merci pour toutes ces précisions très concrètes, cher Charles.

Yom 09/08/2016 19:18

Je suis un peu dubitatif sur l’idée selon laquelle une voie terrestre permettrait d’être protégé de la puissance maritime.

Que je sache, la puissance en question est plutôt aéronavale et ces dernières décennies elle s’est imposée, me semble t’il, plus par des bombardements aériens que par des arraisonnements en pleine mer. Il suffirait de trouver un nouveau mensonge grossier pour faire entrer l’Azerbaïdjan dans un nouvel « axe du mal ».

Mais peut être que la réponse à ceci se décline en une série de lettres et de nombres : S300, S400, S500 …

Kevin 10/08/2016 11:01

Les USA ne bombardent pas n'importe quel pays sans raison, voyons, ce sont de grands démocrates! ;-) D'abord, on essaie de corrompre, puis si ca ne marche pas, la NED passe pour financer l'opposition et créer une révolution colorée/florale. Si ca ne marche pas, on envoie la CIA assassiner/renverser le président, et on ne bombarde qu'en dernier recours. NB: La dernière option n'est pas envisageable pour un voisin direct de la Russie...
...et pour ceux qui m'accuseraient d'anti-americanisme, je précise que beaucoup d'autres pays, y-compris la France utilisent les memes techniques, mais de facon plus discrète...

Observatus geopoliticus 09/08/2016 23:10

Eh oui, bombarder des Afghans possédant quelques vieilles kalachnikovs, ce n'est pas la même chose que bombarder des Etats constitués et armés. Sans compter que ce serait un acte de guerre condamné par le monde entier. Non, non, la voie terrestre est bien moins sujette aux pressions de l'empire.
NB : l'Azerbaïdjan étant la source du BTC, difficile de le mettre sur un quelconque axe du mal...

UltimaRR 09/08/2016 18:58

Ce corridor RAI permettrait également réduire la dépendance stratégique et économique de la Russie à la Mer Noire, surtout dans l'éventualité où le projet du canal d'Istanbul se concrétiserait (canal qui, contrairement à celui du Bosphore, ne relèverait vraisemblablement pas du statut des eaux internationales). Cette dépendance s'est néanmoins déjà grandement réduite avec rattachement de la Crimée, et le sultan semble désormais ne plus jurer que par Moscou.. mais l'avenir est si imprévisible.

Dans une moindre mesure (du moins pour commencer), cela permettrait également de diminuer l'importance du détroit de Bab-el-Mandeb dont la guerre au Yémen est un des enjeux, surtout si ce corridor s'inscrit également dans le projet de nouvelle route de la soie.

Structurer l'Eurasie tout en affaiblissant régionalement l'Arabie Saoudite au profit de l'Iran, c'est faire d'une pierre deux coups, au grand dam de certains.

Ce qui est proprement fascinant depuis quelques temps, c'est de voir la multiplication des fissures dans l'hégémonie américaine, et à quelle vitesse celles-ci apparaissent. Cela commence lentement mais sûrement à prendre littéralement l'eau de toute part.

Observatus geopoliticus 09/08/2016 23:12

Je ne saurais mieux dire, cher Ultima.
Cordialement

Bozi Lamouche 09/08/2016 13:59

Méfions nous de nos jugements à l'emporte-pièce...Erdogan, jusqu'à ces derniers mois, menait assez bien sa barque...sa relation avec Poutine était excellente...et son pays plutôt courtisé ( d'où une certaine arrogance il est vrai...).

Rendons lui grâce : il vient de nous rappeler que la Turquie est ASIATIQUE...

Madudu 09/08/2016 13:45

Le tracé de ce "corridor" m'interroge : de quoi est-il question exactement ?

A ce que j'en comprends il s'agit d'une voie terrestre qui passe par les montagnes du Caucase, obstacle significatif quand même, alors que juste à coté il y a rien moins que la mer Caspienne qui a le bon goût d'être alimentée par la Volga dont les affluents couvrent une bonne partie de la Russie européenne et qui est relié par un canal au Don, donc à la mer Noire.

En plus l’Azerbaïdjan est situé sur un bassin hydrographique qui débouche dans la Caspienne, et il n'aura échappé à personne que cette dernière s'étend aussi aux pieds de l'Iran.

Du coup je ne comprends pas du tout l'intérêt qu'il peut y avoir à passer par monts et par vaux s'il est possible de passer par voie d'eau.

Sur Sputniknews il est question d'un canal qui traverserait l'Iran pour relier la Caspienne à l'océan Indien, ce qui pour le coup constituerait quelque chose d'important et un concurrent au canal de Suez.

Mais s'il s'agit d'une voie terrestre, je ne vois même pas quel rapport il est possible de faire entre elle et le canal de Suez...

En tous cas si l'Iran parvient à se désenclaver par voie d'eau, ce sera une vraie révolution géopolitique ! Il va bientôt falloir songer à émigrer en Eurasie...

Observatus geopoliticus 12/08/2016 19:28

Il est beaucoup plus rapide et moins cher de passer par le train tout du long que de vider le train, d'embarquer les conteneurs, les débarquer, les remettre dans un train.
Aucun détail n'a encore été donné mais je vois bien plusieurs trains par jour, donc plusieurs milliers de tonnes quotidiens.

Madudu 10/08/2016 11:47

D'accord pour la rapidité et les ruptures de charge, mais je ne vois pas comment les US auraient accès à la Caspienne.

Par ailleurs, quels sont les volumes susceptibles de transiter par ce corridor ? Je doute quand même que ce soit comparable à ce qui transite par le canal de Suez.

Observatus geopoliticus 09/08/2016 14:30

Non, non. Le corridor passerait par la côte et non pas le Caucase, pour continuer ensuite dans les deux sens. L'avantage du transport terrestre par rapport au transport maritime, outre le fait d'être à l'abri des ingérences de la puissance maritime, est l'absence de rupture de charge, donc le gain de temps et d'argent.
Le projet un peu fou de canal en Iran n'a rien à voir avec ce corridor.
Bien à vous.

Eric83 09/08/2016 09:48

Si la détente entre la Turquie et la Russie est proportionnelle à la tension grandissante entre la Turquie et l'UE/US, alors les MAE de l'UE et la clique du Département d'Etat US se préparent des nuits blanches, des migraines, des "nervous breakdowns".

Sachou 09/08/2016 08:25

"Décidément, nos pauvres petits choux de Bruxelles ont peur de tout". Pour alterner, parfois ils se disent "préoccupés"... Ils sont parfois créatifs :-)

Observatus geopoliticus 09/08/2016 14:31

Inquiétude et préoccupation sont les deux mamelles de Bruxelles...