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Chroniques du Grand jeu

Zénobie accueille Assad, le sultan dans ses derniers retranchements

23 Mars 2016 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Moyen-Orient, #Europe, #Russie

Zénobie accueille Assad, le sultan dans ses derniers retranchements

La partie antique de Palmyre, capitale de la belle reine Zénobie, a été libérée par l'armée syrienne. Plusieurs jours de bombardements russes ont précédé l'assaut d'aujourd'hui, prouvant s'il en était encore besoin que le retrait russe n'était que partiel. Nous l'avions répété à plusieurs reprises :

Tactiquement parlant, le retrait partiel ne change rien. Les combats dans l'ouest syrien, contre des groupes mobiles disséminés dans un mouchoir de poche, requéraient une réactivité très rapide (chasseurs, drones...) La guerre contre l'Etat Islamique ressemble à une guerre plus conventionnelle avec des positions établies, connues. Dans ce genre de combat, les missiles Kalibr tirés depuis la Caspienne ou la Méditerranée feront merveille, aidés par les bombardiers et les hélicoptères qui restent en Syrie. D'ailleurs, certains ont déjà été transférés vers la base d'Homs, plus proche du front contre Daech, et l'aviation russe vient de pilonner l'EI à Palmyre.

Les combats continuent dans les autres parties de la ville où subsistent des poches de résistance, mais le gros du travail semble être fait. Pour Daech, c'est une mauvaise nouvelle même si le groupe califalo-djihadiste a gagné du terrain sur les autres rebelles (dont Al Qaeda) dans l'extrême-sud du pays, dans la région de Deraa :

Zénobie accueille Assad, le sultan dans ses derniers retranchements

Voisin, Israël se garde bien d'intervenir... ainsi que les forces syriennes pour l'instant. Pour Damas, désormais lié par les engagements du cessez-le-feu, c'est en effet du pain béni : le sud syrien est à peu près le seul endroit du pays où la rébellion modérée a une existence réelle. Le scénario est écrit : le calife Ibrahim se débarrasse des rebelles que les loyalistes ne peuvent toucher avant de se faire détruire par ces mêmes loyalistes aidés par les Sukhoïs russes.

Ailleurs, le régime avance également dans la Ghouta orientale contre Al Qaeda et Jaysh Islam, groupe soutenu par l'Arabie Saoudite. Le fait que personne ne proteste internationalement en dit long sur la réussite du saucissonnage de la rébellion syrienne par Moscou. Pour rappel, voici ce que nous écrivions au lendemain de la trêve fin février, alors que beaucoup s'interrogeaient sur la pertinence de la décision de Poutine :

"L'un des éléments qui me paraît le plus important est, selon une antique tactique russe, le saucissonnage de la rébellion. L'opposition à Assad est en ruines et divisée comme jamais entre ceux (minoritaires mais médiatiques) qui ont accepté la trêve et ceux, les djihadistes (majoritaires), qui la refusent. Désormais, toute ambiguïté est levée et le "camp du Bien" ne trouvera rien à y redire : ceux qui continuent le combat contre Assad sont des terroristes qu'il faudra traiter comme tel."

Tout va donc dans la bonne direction pour le 4+1. Les forces loyalistes ne pâtissent en rien du retrait partiel russe et Moscou a pris soin de fournir des équipements modernes à ses alliés qui continuent leur avancée au sol. De l'autre côté de la ligne Sykes-Picot, profitant des difficultés de l'EI en Syrie, l'armée irakienne commence à préparer son offensive sur Mossoul afin de libérer la deuxième ville d'Irak.

On comprend que la camarilla fondamentaliste turco-saoudienne ait les dents qui grincent... Si Riyad semble être en retrait depuis quelques jours, le sultan fait encore et toujours des pieds et des mains afin de sauver sa politique étrangère du désastre total. A défaut d'admirer son intelligence, l'on peut au moins louer son abnégation...

Empêchés d'envahir le nord de la Syrie par les Russes et lâchés par Obama (qui, dans le deal passé avec Poutine, a vraisemblablement mis son véto à toute intervention turco-saoudienne), les Turcs jouent leurs dernières cartes diplomatiques et utilisent les attentats de Bruxelles avec une hypocrisie éhontée.

Le bouffon du sultan, le mielleux Davutoglu, a déclaré sans rire que l'Europe devait se tourner vers la Turquie pour assurer sa sécurité ! Ses paroles valent de l'or : "La sécurité de l’Europe commence par la Turquie et pour la sécurité de la Turquie, il doit y avoir une zone de sécurité dans le nord de la Syrie". La ficelle (la corde en l'occurrence) est un peu grosse...

Personne n'est dupe de cette énième pitrerie ottomane, Lavrov ne s'est pas privé de pointer du doigt le trafic entre Ankara et Daech de part et d'autre de leur bout de frontière commun, même si cela se fait à un rythme bien plus lent depuis l'intervention russe de septembre. Chose intéressante, le ministre allemand des Affaires étrangères, quoique cautionneux comme doit l'être tout homme de paille de l'empire, a semblé aller partiellement dans le même sens.

A moins que les propos du premier ministre turc, jouant sur la fébrilité européenne vis-à-vis du terrorisme, ne cachent une menace voilée, quelque chose du genre : Désolé amis européens, parmi le flot de réfugiés, nous avons "malencontreusement" [lire "sciemment] laissé passé quelques centaines de petits gars en noir de Daech. Nous pouvons vous aider à les repérer mais il faut nous donner quelque chose en contrepartie...

Ce chantage (soulignons bien qu'il s'agit d'une simple hypothèse) serait suicidaire à moyen terme et couperait définitivement la Turquie de ses derniers alliés, mais Erdogan est désespéré et n'a plus rien à perdre. Cela pourrait en tout cas expliquer l'aplatissement assez minable des dirigeants européens devant le sultan il y a deux semaines. A confirmer...

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EM 24/03/2016 12:22

Cher OG,
Merci comme toujours pour vos analyses. Il semble qu'il y ait une tentative de rapprochement en cours entre Ankara et Téhéran de la part du sultan, probablement sur les questions kurdes et énergétiques. Comment voyez vous la suite ? Je ne pense pas qu'Erdogan arrive à enfoncer un coin entre l'Iran et la Russie sur ces questions, mais quel est votre avis ?

Observatus geopoliticus 25/03/2016 21:30

Tout à fait. C'est le propre du monde multipolaire ; si les Etats qui le composent rejettent unanimement l'unilatéralisme US, chacun a ses propres intérêts qui ne convergent pas toujours avec ceux de son ami en "multilatéralité".
Ceci dit, l'Iran a bien d'autres marchés possibles : Chine (depuis la décennie dernière) et surtout Inde avec laquelle un tube sous-marin se prépare. Mais aussi Pakistan ou Oman. Cela relativise l'importance du marché européen, partant, de la concurrence avec Moscou.

EM 25/03/2016 13:36

Hum. Mais n'est-ce pas une divergence sérieuse à plus ou moins long terme ? Rien de comparable, me direz vous sans doute, à ce qui sépare les intérêts e.g. saoudiens et iraniens, et ce pas à moyen terme. Mais les intérêts "pipelinesques" de l'Iran et de la Turquie sont tout de même très proches, non ? D'autant que les Iraniens, eux non plus, n'ont sans doute pas envie que les Kurdes syriens ne donnent des idées à "leurs" Kurdes ?

Observatus geopoliticus 25/03/2016 12:59

Pour la Russie, oui à vos deux propositions, sachant qu'un pipe Golfe-Turquie n'est possible que par la Syrie, pas par le Kurdistan (l'Irak chiite l'empêcherait). En fait, la Russie, beaucoup plus proche du marché européen, voudrait surtout empêcher tout pipeline venant du Moyen-Orient.
Et c'est là qu'il y a une petite divergence avec son allié iranien qui, lui, aimerait se désenclaver et fournir son gaz aux Européens. Pour ce faire, la seule route possible passe par le Kurdistan et la Turquie (même si la construction de ce gazoduc passant par des zones montagneuses et le remise à niveau des infrastructures iraniennes prendrait des années et des milliards).
Ainsi, pour les Russes, un Kurdistan en insurrection empêchant le gaz iranien de passer est du pain béni. Téhéran a au contraire intérêt à ce que la situation se calme au Kurdistan.

EM 25/03/2016 12:05

Merci pour la réponse. La solution "idéale" pour Moscou serait donc si j'ai bien compris donc i) un Assad ou un Assad-like maintenu au pouvoir ii) Un Kurdistan agité pour empêcher la construction des pipelines Iran-Turquie et Golfe-Turquie et promouvoir la voie Iran-Syrie. L'Iran, de son coté, a t'elle une préférence entre les deux tracés du pipe ?

Observatus geopoliticus 24/03/2016 18:49

Cher ami,
le sultan est à la rue et cherche des interlocuteurs où il peut. Téhéran a la main dans cette affaire et il semble exclu que les Iraniens sacrifient leur alliance russe (Syrie, S-300, OCS...) pour complaire au au sultan. De toute façon, on parle là d'un léger rapprochement, pas d'un alliance. Mais il y a un point qui pourrait être intéressant : l'énergie.
En juillet ou en août, j'ai écrit quelque chose sur la question. Quelque chose du genre : Russie et Iran sont sur la même longueur d'onde sur tout sauf sur le gaz. L'Iran voudrait faire passer un tube à travers la Turquie pour fournir son gaz à l'Europe mais la situation au Kurdistan l'en empêche. Moscou a tout intérêt à ce que cette situation perdure tandis que Téhéran parie sur l'apaisement.
Bien à vous

Clara 24/03/2016 00:26

"Cela pourrait en tout cas expliquer l'aplatissement assez minable des dirigeants européens devant le sultan il y a deux semaines"
Que d'ailleurs personne comprend : échanger des clandestins/migrants se trouvant en Grèce contre des clandestins/migrants se trouvant en Turquie.

Pat 24/03/2016 14:28

Effectivement, c'est incompréhensible. Les nouveaux seront peut être "labellisés" Erdogan.
Un article du 08 mars 2016 :
- http://www.mamafrika.tv/blog/crise-des-refugies-recep-tayyip-erdogan-maitre-chanteur-escroc-et-dictateur/

Pierre Bourdon 23/03/2016 20:06

Donner le pouvoir à Ankara pour délivrer des visas afin que les réfugiées puissent rentrer en Europe est de la pure folie. Un chantage honteux et un cheval de Troie. dangereux.

Clara 24/03/2016 00:27

Oui