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Chroniques du Grand jeu

La décision parfaite

17 Mars 2016 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Russie, #Moyen-Orient

La décision parfaite

Décidément, Poutine fait parler de lui... Ses surprises géopolitiques, ses fulgurances stratégiques ne laissent pas d'étonner partisans comme adversaires. Sa décision de retirer une partie des forces russes de Syrie a été commentée d'Honolulu à Santiago et est généralement considérée comme un coup de maître, y compris - ô surprise - dans la presse occidentale du système. Pour les médias américains, par exemple, "Poutine a une nouvelle fois possédé Obama" ; c'est peut-être quelque peu exagéré mais il y a du vrai. Rarement aura-t-on vu une telle unanimité pour reconnaître le succès de l'intervention russe qui a, de fait, complètement inversé le cours de la guerre syrienne avec des moyens pourtant (presque) dérisoires et évité l'écueil de l'enlisement.

L'explication à ce retrait partiel, dont le timing est également loué par les observateurs, est finalement relativement simple et tient en deux grands paradigmes :

  • Poutine dit ce qu'il fait et fait ce qu'il dit

Dans un billet de novembre intitulé La technique du rhinocéros, nous écrivions :

"Faire la guerre pour dicter la paix. Cette maxime très XVIIème siècle est constitutive de la politique que Vladimir Poutine, westphalien dans l'âme, applique à la Syrie. Autant l'âme russe peut connaître de violentes sautes d'humeur quand il s'agit d'art, de révolution ou de fête, autant la pensée russe en matière de stratégie extérieure fait penser au rhinocéros, avançant lentement mais fermement, inexorablement, et finissant par mettre tout le monde d'accord.

La Syrie est un cas d'école. Que disait Moscou avant l'intervention ? Nous allons repousser les terroristes, rétablir le gouvernement légal et sauvegarder l'intégrité de la Syrie tout en favorisant un consensus national. Petit à petit, les pièces se mettent en place et c'est exactement ce à quoi nous commençons à assister, à la virgule près. Quel changement par rapport aux simagrées occidentales où les effets de communication font maintenant office de politique...

Un rhinocéros qui dit ce qu'il fait et fait ce qu'il dit, qui avance inexorablement, sans grandes annonces mais d'un pas sûr. D'accord ou pas, Américains, Saoudiens, Turcs, Français et Qataris vont devoir s'y plier..."

La cinquantaine d'avions n'était pas suffisante pour mener la guerre à la fois contre les terroristes "modérés" (qu'ils soient qaédistes, Ahrar al-chamistes ou autres) et contre Daech. L'intervention russe avait pour but de rétablir le gouvernement, saucissonner la rébellion et (re)créer les conditions favorables en Syrie utile pour récupérer en temps voulu l'est syrien aux main de l'EI. Maintenant que la donne a été bouleversée dans la partie occidentale du pays (il a fallu deux mois de plus que prévu) et que de vraies négociations de paix peuvent aboutir, les Russes réduisent leur présence militaire.

  • Moscou réduit la voilure mais ne part pas

C'est l'aspect le plus important. En réduisant la présence des forces russes, Poutine réduit leur exposition à tout incident et rassure son opinion publique toujours traumatisée par le bourbier afghan. Ce faisant, il donne en passant une belle petite claque à Obama qui prédisait avec force effets de manche "un enlisement russe en Syrie" (Barack à frites se retrouve encore une fois le bec dans l'eau). Le Kremlin impose aussi le tempo aux pourparlers de Genève et amadoue l'opposition. Bref, le timing est parfait. Sans compter, cerise pas si petite que ça sur le gâteau, la démonstration de l'efficacité de l'équipement militaire russe, bénéficiant aux ventes d'armement.

Tactiquement parlant, le retrait partiel ne change rien. Les combats dans l'ouest syrien, contre des groupes mobiles disséminés dans un mouchoir de poche, requéraient une réactivité très rapide (chasseurs, drones...) La guerre contre l'Etat Islamique ressemble à une guerre plus conventionnelle avec des positions établies, connues. Dans ce genre de combat, les missiles Kalibr tirés depuis la Caspienne ou la Méditerranée feront merveille, aidés par les bombardiers et les hélicoptères qui restent en Syrie. D'ailleurs, certains ont déjà été transférés vers la base d'Homs, plus proche du front contre Daech, et l'aviation russe vient de pilonner l'EI à Palmyre.

Sans compter que les bases, notamment la base permanente d'Hmeymim, sont prêtes à accueillir à tout moment le retour d'avions russes supplémentaires au cas où les choses déraperaient à nouveau. Comme le dit un officiel de la défense à Moscou : "Nous pouvons revenir quand nous le voulons"...

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Francois 17/03/2016 21:32

Poutine joue sur du velours : il a face à lui des gouvernements fantoches et totalement coupés de la réalité : les occidentaux, il n'a qu'a attendre les ouvertures, et hop il ramasse le gros lot... Il n'y a rien qu'à voir les canards candidats aux élections us, comment peuvent-ils être crédibles ? Tout le monde fait des courbettes et des risettes par devant en regardant par derrière à quel stade en est la tumeur du géant USA.

Observatus geopoliticus 18/03/2016 10:56

La tumeur est générale mais pas généralisée : elle touche les jambes (l'industrie), la tête (la direction politique), moins les bras (l'armée) ou les poches...

Chris 17/03/2016 15:19

Poutine doit aussi ménager son opinion : des législatives se tiendront à la mi-septembre 2016.
Donc, il est de son intérêt à respecter scrupuleusement le plan annoncé de son intervention en Syrie, même s'il a fallu deux mois supplémentaires.
En tout cas, chapeau pour les résultats obtenus. Du grand art.

MBM 17/03/2016 11:27

Pied de nez aux fabianistes. En s'arrêtant, discrètement, à son parcours et les résultats obtenus à 63 ans sur la scène internationale favorisant une réputation de chef d'Etat hors-concours, le plus apprécié par les populations et une frange de l'élite mondiales, malgré son attachement au "marché" donc au libre-échange et la spéculation débridée, à la future monnaie mondiale dont un exemplaire fut présenté à la presse internationale par son exécutant (maître à la Maison blanche - de Moscou) et à la version onusienne du GIEC, le personnage Poutine correspond passablement au parangon de la méritocratie prônée en type de régime par la Fabian Society. Adepte de Mégabyse (Hérodote: livre III Thalie, p.244), de l'oligarchie? Sachant qu'il a toujours désiré partager le trône du New World Order, par ces intérêts pourtant déclarés mais auxquels personne ne veuille s'y attarder parce que contrecarrant l'ascension irrépressible vers l'idolâtrie, il appartient bien au Système dont la gestion glisse subrepticement des mains de Mr. President dans celles de l'héritier de Pierre le Grand, n'est-ce pas pour cette raison que l'Occident qui le traite en ennemi alors qu'il le nomme encore "partenaire", adversaire certes mais ce n'est que provisoire, est en passe de lui concéder sur le somptueux siège de la gouvernance mondiale une petite place si le menu et frétillant séant de l'actuel occupant se rétracte quelque peu?

Observatus geopoliticus 22/03/2016 00:39

Reste à savoir qui est la victime hé hé. Car vu l'évolution des choses, Erdogan, les Saoudiens ou Obama semblent de plus en plus postuler pour le rôle...

Observatus geopoliticus 22/03/2016 00:34

Mmm... Mais Vlad-Scipion était assez en colère contre Medvedev-Cunctator à l'époque.

MBM 20/03/2016 21:48

René GIRARD in « Des choses cachées depuis la fondation du monde », en livre de poche – biblio essais ; page 59 :
« Dans le lynchage fondateur, on l’a vu, la victime passe pour responsable de la crise ; elle polarise les mimétismes entrecroisés qui déchirent la communauté (internationale?); elle rompt le cercle vicieux de la violence ; elle devient le pôle unique désormais d’un mimétisme rituel et unificateur.
« Sur cette victime, la communauté se débarrasse d’une expérience trop intolérable dans le désordre pour faire l’objet d’une appréhension rationnelle. Toutes les leçons que cette communauté tire de cette expérience vont nécessairement passer pour enseignées par la victime elle-même. Puisque cette victime paraît capable de causer d’abord les pires désordres et ensuite de rétablir l’ordre et d’instaurer un ordre nouveau, c’est à cette victime qu’on croit s’en remettre désormais pour décider de ce qu’il faut faire et ne pas faire, le rite et l’interdit, la résolution et la crise. »

MBM 19/03/2016 22:09

Pour se détendre, un peu de conspiration avec ceci : http://www.vexilla-regis.com/textevr/TimmermanMontagnedefer.htm.
Et pour se remettre en tension, une lecture : René Girard "Des choses cachées depuis la fondation du monde".
Rien de tel qu'une douche écossaise ou norvégienne pour entretenir la forme.

MBM 18/03/2016 23:05

A Observatus geopoliticus, votre intervention m'intrigue. Je suis bien curieux de savoir quelle aura été votre réaction du moment suite au refus russe (présidence Medvedev) de recourir au droit de veto en s'abstenant pour contrer la résolution onusienne 1973 afin d'intervenir en Lybie pour imposer l'exclusion aérienne.

Observatus geopoliticus 18/03/2016 11:02

Diantre. Vlad n'a pourtant rien d'un temporisateur hé hé

Observatus geopoliticus 18/03/2016 10:53

Les Chinois restent très discrets ces temps-ci mais ils sont sur la ligne russe.

Vasco 17/03/2016 20:13

Et Xi Jinping dans tout cela ? Discret et tâcherons comme un chinois ...

B.Simon 17/03/2016 10:53

Impressionnant de lucidité, en effet. Certains y voient une application de la philosophie du judo, mais je crois que l'on peut surtout parler, à propos de Mr. Poutine, d'un expert aux échecs, conscient que l'ouverture déterminera grandement le succès de la partie, qu'avoir un ou plusieurs coups d'avance sur son adversaire est vital, tout en gardant plusieurs alternatives au feu, le cas échéant!

Observatus geopoliticus 18/03/2016 10:52

La philosophie des échecs pour préparer ses coups à l'avance, la philosophie du judo pour faire tomber l'adversaire qui est allé trop loin. Ipon et mat !