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Chroniques du Grand jeu

Trêve syrienne : les Russes en force, les Turcs sous pression

28 Février 2016 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Moyen-Orient, #Russie, #Etats-Unis

Trêve syrienne : les Russes en force, les Turcs sous pression

Beaucoup de personnes se demandent pourquoi l'axe Russie-Damas-Iran-Hezbollah a accepté un cessez-le-feu en Syrie alors qu'il était en phase de reconquête. Il y a plusieurs raisons à cela et de fins observateurs les ont déjà données : négocier en position de force, remettre Assad au centre du jeu (plus personne ne demande son départ), couper l'herbe sous le pied aux Saoudo-turcs... Pour ma part, l'un des éléments qui me paraît le plus important est, selon une antique tactique russe, le saucissonnage de la rébellion.

L'opposition à Assad est en ruines et divisée comme jamais entre ceux (minoritaires mais médiatiques) qui ont accepté la trêve et ceux, les djihadistes (majoritaires), qui la refusent. Désormais, toute ambiguïté est levée et le "camp du Bien" ne trouvera rien à y redire : ceux qui continuent le combat contre Assad sont des terroristes qu'il faudra traiter comme tel. On imagine l'immense malaise dans les salles de rédaction de la mafia médiatique occidentale... Déjà, des craquelures apparaissent dans des publications pourtant peu favorables à la position russe (Politico, Boston Globe, même Fox News qui nous fait un timide pas de danse).

Cette trêve permet ainsi de mettre le camp du Bien face à ses contradictions et de révéler au grand jour qui est qui en Syrie et qui soutient qui. Or, il n'aura fallu qu'un jour à la Turquie pour se faire prendre le doigt dans le pot de confiture !

Déjà terriblement isolée par une politique dont tout le monde reconnaît maintenant le caractère désastreux et sous forte pression économique de la part de Moscou, la Turquie d'Erdogan a tout perdu en Syrie. Non seulement il n'est évidemment plus question de renverser Assad depuis l'intervention automnale russe, mais il n'est même plus possible de faire quoi que ce soit contre les Kurdes ni d'avoir une quelconque voix au chapitre sur le futur syrien depuis la bourde du 24 novembre. Un flop retentissant dont il n'est pas sûr qu'Erdogan se remettre...

Or, à peine le cessez-le-feu entré en vigueur, voilà que le sultan semble avoir fait une nouvelle ânerie. Tell Abyad, tenue par les YPG kurdes, a été bombardée depuis le territoire turc. L'armée turque s'est empressée de nier toute implication (on a connu Ankara moins beaucoup timide il n'y a pas si longtemps...), mais l'important est que les Russes se sont aussitôt tournés vers les Américains pour leur demander des explications. Et là, plus de faux fuyant possible. Si leur allié turc rompt la trêve si difficilement obtenue et dont les Etats-Unis sont l'un des garants, ils se verront dans l'obligation d'agir. Pour Moscou, mettre Washington en face de ses énormes contradictions et enfoncer un coin peut-être définitif entre l'OTAN et la Turquie n'est pas le moindre des avantages de cette cessation des hostilités.

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Furax 29/02/2016 11:02

L'analyse de notre hôte est encore une fois très intéressante et remarquablement informée. Encore merci.

Je me demande toutefois si la situation n'est pas également ambivalente.

La Russie poursuit, et il ne s'agit pas de le lui reprocher puisque c'est tout à fait normal, ses propres intérêts. L'entente qui se dessine avec les USA n'a-t-elle pas pour objet de s'entendre sur une inéluctable partition de facto de la Syrie entre un Sunnistan enfermé à l'intérieur des terres et un Etat syrien côtier ayant le contrôle de l'essentiel de la Syrie utile et rassemblant les chiites, les alaouites, les chrétiens et les sunnites civilisés ?

Je lisais récemment un article de Philippe Grasset évoquant de la friture dans la ligne Moscou-Damas-Teheran.

Avec une telle partition, la question se poserait alors de savoir de quel côté pencherait le Kurdistan syrien et le Kurdistan irakien. Acceptera-t-il d'y laisser transiter un gazoduc iranien vers la côte syrienne de la Méditerranée ou non ?

Si oui, alors cela signerait la défaite stratégique de l'axe sunnite-wahabbite, quand bien même garderait-il sa part de Syrie et d'Irak avec des dirigeants salafistes-wahabbites locaux estampillés sous quelque nom que ce soit (l'Etat islamique, Al Nosra, Ahrar al Sham ou je ne sais quoi d'autre).

Observatus geopoliticus 01/03/2016 18:29

Merci, cher ami.
Pour ce qui est de la partition de la Syrie et la création de ce fameux sunnistan, je n'y crois absolument pas. Les Russes, les Iraniens et le Hezbollah n'ont pas fait tous ces sacrifices pour finalement accéder aux demandes turco-saoudiennes ! D'ailleurs, Moscou vient de proposer une solution fédérale pour la Syrie : régions autonomes kurde, sans doute sunnite tandis que la Syrie utile reste sous entière domination alaouite.
Bien à vous
NB : je prépare un prochain article sur les pipelines kurdes. Là encore, les mauvaises nouvelles s'accumulent pour la Turquie.

Clara 29/02/2016 00:12

Info ou intox?
"Des avions ont attaqué dimanche six villes syriennes situées dans l'ouest de la province d'Alep, rapporte dimanche l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH). Des insurgés syriens ont confirmé les bombardements et affirment qu'ils ont été menés par des avions russes. L'OSDH refuse de se prononcer dans l'immédiat sur la nationalité des appareils."
Le Figaro

Observatus geopoliticus 01/03/2016 18:21

Venant de cet organisme (le type tout seul à Londres), je parierais pour la seconde proposition de votre question.

Chris 29/02/2016 00:03

Le problème avec Washington, c'est que la main droite ignore ce que fait la main gauche, du fait de la dispersion des pouvoirs.
L'ex-agent du service de renseignement britannique (MI6), Alistair Crooke, a déclaré à la chaîne de télévision RT : "Nous voyons, par exemple à Idleb, que les Kurdes syriens appuyés par les Etats-Unis se battent contre certains groupes entraînés par la CIA. Cela signifie que dans cette région située près d'Alep, des groupes soutenus par les Américains font la guerre à d'autres groupes soutenus par les Américains"
Il affirme que que les rebelles armés soutenus par les Etats-Unis, la Turquie et l'Arabie saoudite utilisent le cessez-le-feu en Syrie pour se réarmer.
https://www.rt.com/shows/sophieco/333688-turkey-refugees-blackmail-eu/
Mais j'imagine que le camp adverse fait la même chose !
@Alexyov
Pour utiliser une bombe A, il faut un vecteur de lancement. Je doute que l'Arabie S. possède un tel matériel, mais je vois assez bien les Israéliens donner un petit coup de main.

Observatus geopoliticus 01/03/2016 18:25

Alexyov, oui, la nouvelle circule depuis quelques jours. Je préfère ne pas me prononcer pour l'instant car il existe plusieurs possibilités dont un hoax des Saoudiens eux-mêmes, en état de panique totale depuis deux ans et prêts à raconter tout et n'importe quoi.

Chris, je n'ai rien à rajouter à ce que vous dites si justement. Washington est une déesse hindoue à multiples mains qui, chacune, fait sa petite salade de son côté.

Alexyov 28/02/2016 23:47

Bonjour,
Avez-vous vu les nouvelles qui circulent (sur le net uniquement pour l'instant) quant à la bombe A saoudienne ?
L'info n'a pas l'air encore bien confirmée mais elle donne à penser :
- Les monarques d'Arabie seraient-ils assez fous pour en faire usage ?
- Comment vont réagir les puissances régionales (Israël par exemple) ?
- Apparemment le programme date de deux ans, dans ce cas pourquoi l'annoncer maintenant : ne serait-ce pas un coup de bluff adressé à la Russie ?

Encore une fois la chose n'est pas certaine, mais qu'en pensez-vous ?

Bien à vous ;)