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Chroniques du Grand jeu

La Turquie dans l'oeil du cyclone

16 Janvier 2016 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Moyen-Orient, #Gaz, #Russie

La Turquie dans l'oeil du cyclone

Le sultanat d'Erdogan semble décidément aller de Charybde en Scylla et pas une semaine ne passe sans une nouvelle catastrophe.

A force de jouer avec le feu islamiste, Ankara a fini par se brûler. L'exemple d'Al Qaida créé par les Etats-Unis au début des années 80 avant de se retourner, dans un mouvement très oedipien, contre son créateur un certain 11 septembre 2001 n'aura donc pas suffi. Les mêmes ou presque ont cofondé Daech qui mord maintenant la main de son maître. L'attentat perpétré par l'EI - ô fils ingrat - à Istanbul risque de plomber pour longtemps le tourisme, déjà sérieusement ébranlé par les sanctions russes. La Turquie escomptait dans quelques années 50 milliards d'euros en recettes touristiques ; c'est mal parti...

Dans le Sud-est du pays, le régime est embringué dans une véritable guerre civile avec les Kurdes et le PKK a lancé une nouvelle série d'attaques. Voir des ennemis aussi irréductibles que le PKK et Daech, qui se livrent une lutte sans merci dans le nord syrien, s'en prendre tous les deux simultanément à la Turquie ne manque pas de sel.

Un peu à la rue, le sultan a arrêté 21 universitaires dont le crime a été de... signer une pétition en faveur de la paix. Les chefs d'inculpation sont délicieusement staliniens : "propagande terroriste" et "insulte aux institutions et à la République turques". Ne vous attendez évidemment pas à trouver un seul mot de cette histoire dans la mafia médiatique presse libre occidentale. Erdogan est notre allié (c'est en tout cas ce que Washington nous assure...)

Cerise sur le loukoum, Ankara n'en finit pas de regretter l'invraisemblable bourde du Sukhoi abattu. Le mois dernier déjà, la BERD prévoyait, dans un scénario assez optimiste, une ponction de 0,3 à 0,7% sur le PIB turc du fait des sanctions russes, d'ailleurs encore étendues le 30 décembre. Certains analystes, comme l'ancien représentant commercial turc en Russie, parlent maintenant de 12 milliards de pertes annuelles pour l'économie turque.

Surtout, dans ce conflit, Moscou a la haute main grâce au gaz. Quelques chiffres d'abord :

  • La Turquie importe 99% du gaz qu'elle consomme, dont 55% de Russie.
  • 48% de ce gaz est utilisé pour la production d'électricité, 25% pour l'industrie et 20% pour la consommation domestique, ce dans les 81 provinces.

Si Gazprom décide de fermer le robinet, 20% de la production d'électricité du pays serait affectée, l'industrie partiellement paralysée et la majorité des foyers touchés. Sans doute faut-il voir là la raison de la relative modération des réactions d'Ankara face aux injures russes qui pleuvent depuis deux mois (la meilleure étant le désormais fameux "lèche-cul"). On imagine la rage du sultan ravalant sa fierté...

Mais Moscou ne semble pas pressé de couper le gaz ; Poutine préfère garder la tête froide et toutes les cartes en main. D'abord, les exportations d'or bleu vers la Turquie apportent d'appréciables revenus en ces temps de vache maigre. Surtout, c'est la crédibilité de la Russie comme fournisseur fiable qui est en jeu, alors que le Nord Stream II est plus ou moins accepté par l'UE. Enfin, il n'a échappé à personne au Kremlin que la balance commerciale russo-turque est largement bénéficiaire à la Russie et qu'il ne faut peut-être pas tuer la poule aux oeufs d'or.

Le gaz continue donc à couler via le Blue Stream (16 Mds de m3) et la route ouest via les Balkans (14 Mds de m3). Et c'est là que les Russes ont toutes les cartes en main : les contrats de livraison se terminent respectivement en 2025 et 2021. Si d'ici là, la Turquie n'a pas trouvé de sources alternatives (et il n'en existe aucune pour de telles quantités), elle devra aller à Moscou faire la danse du ventre devant l'ours qui se contentera d'attendre et de faire monter les enchères. Enième épée de Damoclès au-dessus de la pauvre sultane...

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François Carmignola 24/01/2016 11:02

Il me semble qu'il y a ici une sous estimation caractérisée de la Turquie. Membre de l'Otan, explicitement soutenue par les US et l'Europe après avoir abattu un avion russe, elle joue un jeu agressif avec les seuls moyens militaires musulman sunnites de la région. Elle fait chanter l'Europe et la rançonne. Elle lui envoie quand même des millions de migrants venus du monde entier (y compris des algériens).

Quand à Israël, la Turquie n'en a jamais été l'ennemi déclaré. Les quelques anicroches passées ne sont que faux fuyants destinés à calmer ses frères musulmans chéris.

Par contre, l'alliance objective avec l'Etat islamique est patente. Pourquoi pas El Bagdadi lui même déguisé en reine d'Angleterre ? Ca ferait chaud au coeur des familles de nos 300 fusillés.

Un point au sujet des touristes assassinés à Istambul: ils étaient allemands.

Observatus geopoliticus 24/01/2016 17:06

Ils étaient allemands, ce qui risque de tarir le flot de touristes européens alors que, d'un autre côté, le contingent de touristes russes est passé de plusieurs millions à 0. Ankara comptait sur 50 Mds de revenus touristiques d'ici 10 ans. C'est devenu une chimère...
A la fin des années 2000, Erdogan avait un tapis rouge déroulé devant lui : paix définitive avec les Kurdes, multiples amitiés dans la région, développement des relations avec la Russie tout en restant un membre majeur de l'OTAN, ouverture sur les cousins d'Asie centrale etc. Il a tout bousillé en quelques années !
Les Kurdes sont en guerre, la Russie et la Syrie sont devenues des ennemies mortelles, l'Irak et l'Iran sont devenus des adversaires, les Occidentaux ne lui font plus confiance, Israël se moque de lui, l'Arménie voisine s'intègre dans le système aérien russe, l'Asie centrale n'offre plus de débouchés... Quel tableau ! De phare du Moyen-Orient, la Turquie est maintenant cernée d'ennemis et vue par tous ses voisins comme un chien fou.
La politique agressive turque est précisément le symptôme de sa perte de puissance. Un peu comme les Etats-Unis d'ailleurs...

François Carmignola 21/01/2016 15:56

La baisse des prix du pétrole profite à la Turquie et dessert ses ennemis, dont la Russie, maintenant affaiblie. Je pense exagérée et irréaliste la description faite ici des erreurs turques: on pourrait y voir au contraire une affirmation de sa puissance, qui devient agressive.
Erdogan se permet des choses inconcevables pour tout mâle blanc occidental: dirigée aujourd'hui par des femelles blanchâtres perdues, l'Europe reste coite. Pas pour longtemps.

Observatus geopoliticus 24/01/2016 21:32

Parce qu'il est au bord du précipice. Cela s'appelle la fuite en avant, un grand classique de l'Histoire...

François Carmignola 24/01/2016 21:28

Et bien je pense que la question mérite d'être posée: c'est bien parce qu'il y voit un avantage qu'il mène ce type de politique, il n'est pas simplement un "chien fou" ou une folle perdue déguisée en reine. Il mène une politique de puissance agressive au lieu, comme vous dites de jouer au bon citoyen du monde, ce qui serait évidemment l'intérêt de tout le monde, le sien compris.
Et bien tout cela est dangereux et il faut savoir pourquoi il fait cela.

Observatus geopoliticus 23/01/2016 16:21

La navigation à vue d'Erdogan ne plaide pas pour votre théorie. Il en vient à devoir se rabibocher avec Israël pour ne pas finir totalement isolé !
La baisse de l'or noir vient juste apporter un peu de baume au coeur d'un pays à la dérive.

mumen 17/01/2016 17:52

On reconnait une opération false flag à ce que la "cause" en est dévoilée instantanément. C'était le cas du 11 septembre 2001 et c'est le cas de l'attentat d'Ankara. Comme ce dernier attentat profite diablement à la "probité" d'Erdogan, il ne faut peut être pas trop vite conclure comme vous le faites que EI s'est retourné contre son maître ; peut être même l'EI n'a t-il pas joué le moindre rôle dans l'exécution de cet attentat puisqu'il n'en semblait même pas au courant les premiers jours.

Observatus geopoliticus 23/01/2016 16:20

L'attentat d'Ankara profitait à Erdogan mais pas du tout celui d'Istanbul qui risque de saigner les revenus turcs. L'EI est comme toutes les organisations djihadistes fanatiques : incontrôlable.

Clara 17/01/2016 09:22

"Ne vous attendez évidemment pas à trouver un seul mot de cette histoire dans la.... presse libre occidentale."
Non, cette presse libre occidentale préfère hurler contre l'actuel gvt polonais.