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Chroniques du Grand jeu

Quo non ascendet ?

12 Juillet 2015 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Chine, #Russie, #Etats-Unis, #Asie centrale, #Sous-continent indien

Quo non ascendet ?

La devise de Nicolas Fouquet - Jusqu’où ne montera-t-il pas ? - semble lui coller à merveille. Mais si l’aventure s’est assez vite arrêtée pour le surintendant des finances de Louis XIV, il y a peu de chance que l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) connaisse le même sort. A peu près inconnue des médias français, mais étudiée de très près par les chancelleries et les publications anglo-saxonnes, l'OCS est LA grande organisation eurasiatique de coopération militaire, politique et économique. Fondée en 2001 et regroupant initialement six pays - Chine, Russie, Kazakhstan, Ouzbékistan, Kirghizistan et Tadjikistan - sa croissance semble maintenant inarrêtable.

Le sommet d’Oufa vient d’entériner l’accession en tant que membre à part entière de l’Inde et du Pakistan pour l’année prochaine. L’Iran et l’Afghanistan, qui réclament la même chose depuis des années, restent pour l’instant membres observateurs, le temps que la situation interne à ces deux pays s’améliore (sanctions internationales pour l’Iran, conflit pour l’Afghanistan). Ils sont rejoints dans l’antichambre par la Biélorussie tandis que l’Azerbaïdjan, l’Arménie, le Népal et le Cambodge rejoignent la Turquie et le Sri Lanka comme partenaires de dialogue . Si Spykman était encore vivant, il se tirerait une balle…

Non seulement les Etats-Unis n’ont pas réussi, au cours des années 1990 et 2000, à pénétrer le Heartland ou à en détacher véritablement le Rimland, mais ils sont maintenant témoins de ce qu’ils craignaient le plus : l’émergence d’un bloc susceptible de contrôler l'échiquier eurasiatique, c'est-à-dire le destin du monde. Sentant le danger venir, Washington avait immédiatement demandé un statut de membre observateur de l’OCS en 2001 mais s’était vu opposer un niet sec et définitif.

Certes, nous sommes encore relativement loin d'une union militaire type OTAN ou d'un bloc homogène au sein duquel les différents Etats auraient une politique totalement convergente, et l’on ne peut passer sous silence les rivalités au sein de l'organisation - Inde-Pakistan, Tadjikistan-Ouzbékistan – susceptibles d’entraver son développement. Mais les choses évoluent très vite, l'intervention américaine en Afghanistan et les méfiances qu'elle a suscitées ayant accéléré le mouvement. D'une structure relativement informelle à ses débuts, l'OCS s'est transformée en organisation de sécurité et en espace de dialogue économique visant à favoriser les échanges commerciaux. Passant à la vitesse supérieure, des manœuvres militaires communes, parfois de grande ampleur, ont vu le jour à partir de la fin des années 2000, notamment entre la Russie et la Chine. Ainsi, fin août 2014, des exercices conjoints ont eu lieu dans l’empire du Milieu, regroupant 7 000 soldats des différents membres de l’OCS, incluant forces aériennes et terrestres, troupes parachutistes, opérations spéciales, guerre électronique.

En prenant en compte l’Inde et le Pakistan, c'est 40% de la population mondiale - dont les deux pays les plus peuplés de la planète -, près de 40 millions de km², quatre puissances nucléaires, les deuxième et troisième armées de la planète. Et last but not least, les ressources énergétiques fabuleuses de la Russie, des républiques d’Asie centrale et bientôt de l’Iran.

De quoi faire se retourner Mackinder dans sa tombe… A Washington, chaque sommet, chaque évolution de l’organisation est scruté à la loupe. Le sentiment d’impuissance des Etats-Unis est d’autant plus profond que ce sont leurs menées dans le Heartland et le Rimland qui ont accéléré le processus d’intégration eurasiatique et le rapprochement sino-russe. Malgré les rodomontades de l’administration américaine – voir par exemple les déclarations très sèches de la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton en décembre 2012 : « Les Etats-Unis s’opposeront à tout processus d'intégration dans l'espace postsoviétique » -, Washington n’a tout simplement pas les moyens de s’opposer à quoi que ce soit. Ce discours, qui peut paraître étonnant aux yeux des non-initiés qui ne comprennent pas en quoi cela peut bien concerner les Etats-Unis, relève évidemment du Grand jeu ; c’est une réaction relativement désespérée devant la constitution inéluctable du bloc eurasiatique, bloc qu’ils n’ont aucun moyen de saboter ou de ralentir.

Pire, l’Organisation de Coopération de Shanghai attire les propres alliés des Américains ! En janvier, 2013, l’écume des événements a fait passer à peu près inaperçue une véritable bombe géopolitique : le premier ministre turc Recep Erdogan déclara que la Turquie était encline à abandonner sa démarche européenne pour lui préférer une entrée dans l'Organisation de Coopération de Shanghai, qu’il a qualifiée de « plus forte et importante que l’Union Européenne ».

Il faut certes rester prudent, ce pour plusieurs raisons. L'OCS poursuivant son intégration et développant une coopération militaire sans cesse plus poussée, se poserait notamment le problème de l'allégeance d'Ankara à l'OTAN. Encore faudrait-il pour cela que la Turquie soit admise, ce qui est loin d’être évident : contrairement à la Russie, la Chine n’est pas très favorable à l’entrée de la Turquie, conséquence sans doute des déclarations du premier ministre turc qualifiant, non sans exagérations, la répression chinoise au Xinjiang turcophone en 2009 de « génocide ». On constate également, avec la crise syrienne actuelle, que les positions russe et chinoise d’un côté, turque de l’autre sont totalement inconciliables. Enfin, un bluff à l’attention de Bruxelles n’est pas non plus à écarter. Néanmoins, selon les observateurs, un vrai palier a été franchi et cette sortie d’Erdogan ne relevait pas de la plaisanterie. La Turquie n’attend plus grand-chose de l’Europe et un récent sondage montre que deux tiers des Turcs disent ne plus s’intéresser à l’adhésion à l’UE. Pour la Turquie, s’asseoir à la même table que la Russie et la Chine pourrait marquer la reconnaissance tant attendue d’un poids politique que l’Union Européenne ne lui reconnaît pas. En tant que membre de l’OCS, la Turquie pourrait également être tentée de jouer le rôle de "grand frère" des Etats turcophones d’Asie centrale, de leader de la turcité.

Une fois n’est pas coutume, faisons un peu de "géopolitique fiction" : un bloc allant de la Mer Jaune à la Méditerranée, réunissant pour la première fois les cinq grandes civilisations historiques de l'Eurasie. Les mondes indien (Inde et Pakistan), chinois, russe, perse (Iran et Tadjikistan) et turc (Turquie, Ouzbékistan, Kazakhstan et Kirghizistan), si souvent ennemis par le passé, désormais associés dans une organisation contrôlant l’échiquier eurasiatique, réunissant le Heartland et le Rimland. Le rêve inachevé des invincibles Mongols de Gengis Khan et le cauchemar des stratèges américains… Nous n’en sommes pour le moment pas là ; l’OCS est une organisation jeune, encore dans son adolescence et qui connaîtra invariablement des problèmes de croissance. Nul doute que les Etats-Unis s’immisceront dans toutes les failles possibles afin de diviser ses membres et d’empêcher son développement. Mais si l’OCS parvient à unifier les contraires qui la composent, à lisser leurs différends et à harmoniser leurs stratégies, tout en continuant son intégration, en un mot si cette organisation devient adulte, elle changera vraisemblablement la face du monde et le dominera.

Shanghai, origine de l’OCS, siège de la Banque des BRICS et de la toute nouvelle et déjà fameuse Banque Asiatique d'Investissement dans les Infrastructures. Le futur s’écrit là-bas…

Quo non ascendet ?

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