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Chroniques du Grand jeu

Guerre du Péloponnèse et Guerre froide 2.0

18 Juillet 2015 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Etats-Unis, #Russie, #Histoire

Guerre du Péloponnèse et Guerre froide 2.0

Le climat de nouvelle guerre froide entre les Etats-Unis et la Russie et les modalités selon lesquelles elle se met en place n’est pas nouveau. L’on pourrait même dire que le phénomène est vieux comme le monde, plus précisément comme la Grèce classique il y a 2 500 ans. Le parallèle est en effet frappant, qui apporte de l’eau au moulin des partisans de la théorie de l’éternel recommencement de l’histoire…

La Guerre du Péloponnèse opposa la grande puissance maritime de l’époque, Athènes, à la continentale Sparte. Comme la Russie occupant le heartland eurasien voit avec méfiance l’impérialisme américain, Sparte s’inquiétait de l’impérialisme maritime athénien. L’analogie ne s’arrête d’ailleurs pas là, entre une Athènes/Amérique démocratique, manipulatrice et expansive, et une Sparte/Russie relativement autoritaire, revêche, défendant hargneusement son pré carré.

L’impérialisme athénien était multiforme. Les clérouquies, colonies militaires peuplées de citoyens-soldats, étaient disséminées dans toute la mer Egée, notamment le long des grandes voies de communication comme la route du blé de Scythie, vitale pour le ravitaillement de la cité. Comment ne pas immédiatement penser aux centaines de bases militaires américaines entourant le heartland eurasien ou distribuées le long des voies de transport du pétrole moyen-oriental afin de sécuriser son acheminement ?

L’hégémonie athénienne s’incarnait dans une alliance militaire faisant fortement penser à l’OTAN : la Ligue de Délos. Comme l’organisation atlantique, la Ligue de Délos fut d’abord une alliance défensive entre membres relativement égaux face à la menace perse (URSS), avant de se transformer au fil du temps en instrument au service de l’hégémon athénien. De même, l’OTAN, depuis la chute de l’URSS en 1991, donne l’impression d’être devenue un simple instrument au service de la politique états-unienne, changeant d’ailleurs de nature afin de couvrir un nombre croissant de domaines. Les interventions au Kosovo ou en Afghanistan n’avaient déjà plus rien à voir avec la fonction initiale de l’organisation atlantique qui sort maintenant totalement de son rôle en se mêlant de questions économiques ou énergétiques - promotion du traité transatlantique, encouragement à l’exploitation du schiste (sic !)

Les alliés d’Athènes se muèrent peu à peu en cités vassales (Washington parle de junior partners). Le parallèle devient passionnant quand on sait que le trésor de Délos, constitué des contributions des cités alliées, fut finalement transféré à Athènes qui l’utilisa pour ses propres fins, la construction du Parthénon en l’occurrence. A ceux qui renâclaient, les dirigeants athéniens répondaient que leur cité assurant la sécurité de ses alliés, ceux-ci n’avaient pas à savoir ce que devenait leur argent. N’est-ce pas exactement ce que fait Washington avec ses alliés européens ? Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, une partie de l’or des banques centrales des pays européens fut transférée aux Etats-Unis et la FED américaine refuse maintenant de le rendre - voir l’incroyable feuilleton de l’or allemand que Berlin a finalement renoncé à rapatrier devant l’intransigeance américaine. Plus récemment, l’or de la banque centrale ukrainienne s’est tout simplement volatilisé et semble avoir décollé de l’aéroport de Kiev un soir de mars 2014 pour être « mis en sûreté » aux Etats-Unis… Comportement similaire mais cause différente. Si Athènes utilisait l’argent de ses alliés pour s’embellir architecturalement, les motivations américaines sont plus prosaïques et prédatrices : il s’agit simplement de combler le manque d’or des Etats-Unis dont le dollar ressemble un peu plus chaque jour à une monnaie de singe.

Autre parallèle frappant : un décret sur le monnayage imposa aux alliés d’Athènes l'usage de son étalon monétaire, le tétradrachme, ainsi que de ses unités de poids et mesures. Si Washington ne s’en prend pas au système métrique européen, le dollar fut imposé au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale pour les transactions des pays européens, notamment par le biais des accords de Bretton Woods qui créaient des institutions – FMI et Banque mondiale – dont les prêts étaient uniquement libellés en dollars. C’est ce système qui assura l’hégémonie américaine durant la deuxième partie du XXème siècle (« Le dollar est notre monnaie et votre problème ») et qui est maintenant menacé par les pays émergents, BRICS en tête, qui poussent à la dédollarisation de l’économie et des finances mondiales.

Un aspect intéressant de l’impérialisme athénien était l’obligation d’adhérer à la culture dominante de l’hégémon, les alliés devant par exemple participer aux fêtes des divinités athéniennes lors des Panathénées ou des grandes Dyonisies. Là encore, un parallèle peut être dressé avec le monde contemporain lorsqu’au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, les Etats-Unis imposèrent aux pays européens libérés des quotas de films (accords Blum-Byrnes) ou de chansons américaines à diffuser afin de promouvoir l’american way of life. C’était l’une des conditions du plan Marshall, dont nous ne sommes toujours pas sortis sept décennies plus tard, comme le montrent les difficiles négociations sur la fameuse exception culturelle. Athènes comme les Etats-Unis avaient compris le formidable instrument d’influence que constitue le soft power culturel.

Dans le domaine juridique, les tribunaux athéniens devinrent progressivement seuls compétents pour les affaires intéressant les citoyens des cités alliées qui allaient désormais à Athènes plaider leur cause. Ce transfert de souveraineté judiciaire n’est pas sans faire penser à l’évolution actuelle avec les amendes infligées à BNP-Paribas ou à la banque suisse UBS. C’est à l’époque de George W. Bush, que les Etats-Unis décidèrent que leurs lois s’appliqueraient à tous ceux qui exercent tout ou partie de leurs activités sur le sol américain, sont cotés sur une bourse américaine, y effectuent des opérations bancaires ou utilisent le dollar pour leurs opérations financières ou commerciales. Sont ainsi visées la quasi totalité des banques et des grandes entreprises mondiales, car le dollar est encore la monnaie dans laquelle se libellent la plupart des contrats commerciaux. Dans la guerre économique qui fait rage, les Américains veulent imposer leur modèle de régulation juridique et le font à travers un chantage relativement simple : si vous voulez vendre ou produire aux Etats-Unis, si vous voulez utiliser le dollar, vous obéissez à nos lois. Et vous adhérez à notre vision du monde… Ces décisions, prémices d’un droit extraterritorial appliqué par l’empire dominant, nous font en fait revenir 25 siècles en arrière.

La volonté hégémonique athénienne était telle que la cité de Périclès empêchait désormais ses « alliés » de rompre avec la Ligue de Délos. L'histoire de l’alliance est en effet ponctuée de révoltes, les autres membres contestant les transferts de souveraineté, le tribut ou les conquêtes menées au seul profit d’Athènes. La réaction de l’hégémon fut souvent brutale : mise en esclavage de la population de Skyros, dépouillement de toutes les richesses de Thassos… Lorsque Samos se révolta et voulut faire défection, Athènes envoya 200 navires pour ramener la cité rebelle dans le droit chemin, abattant ses remparts et exigeant une énorme amende. Le cas ne s’est pas (encore ?) posé avec l’OTAN. Rappelons-nous tout de même les campagnes de dénigrement contre De Gaulle lorsqu’il décida de retirer la France du commandement intégré de l’organisation atlantique en 1966. Qu’en serait-il aujourd’hui, alors que la domination américaine sur l’OTAN et l’Europe est plus prégnante que jamais ?

Le conflit larvé entre Athènes et Sparte déboucha finalement sur la Guerre du Péloponnèse, merveilleusement narrée par Thucydide, qui se termina par la défaite cinglante de l’empire athénien et la prééminence de la puissance continentale spartiate. A l’heure de l’arme atomique, un conflit ouvert entre les Etats-Unis et la Russie n’est pas envisageable. L’affrontement se poursuivra néanmoins sur l’échiquier eurasien et, partant, mondial, au niveau stratégique, diplomatique, énergétique et économique, ce que l’on appelle communément le nouveau Grand jeu. Et là encore, l’évolution récente semble indiquer une future défaite de la puissance maritime, mais ceci est une autre histoire…

Guerre du Péloponnèse et Guerre froide 2.0

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