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Chroniques du Grand jeu

Sultan va la cruche à l'eau...

16 Juillet 2016 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Moyen-Orient

Sultan va la cruche à l'eau...

... qu'à la fin elle ne se brise pas.

Le fidèle lecteur du blog ne sera pas surpris par la tentative de coup d'Etat en Turquie, nous en avions prévu l'éventualité fin mars, avant tout le monde. Ainsi, hier soir, une partie de l'armée s'est soulevée, mais une partie seulement. 265 morts plus tard, le putsch a fait pschitt et le pouvoir d'Erdogan en sort renforcé.

Le coup, teinté d'amateurisme, était désorganisé en diable, peu soutenu, à la fois par la population mais aussi par l'armée elle-même, patiemment noyautée par le sultan durant des années : seules la gendarmerie et une partie de la force aérienne ont pris part au soulèvement. La coordination des différents groupes putschistes laissait franchement à désirer - certains bataillons se rendaient déjà tandis que d'autres, au même moment, bombardaient le palais présidentiel.

C'était perdu d'avance... Ce qui explique peut-être la prise de distance assez rapide, à la fois des partis politiques turcs qui ont tous condamné la tentative (y compris le HDP kurde, némésis d'Erdogan) et des leaders des grandes puissances (même si Kerry a paru un instant hésiter). A ce propos, notons que tous, parfois avec réticence, parfois avec vigueur, ont blâmé le putsch - Israël comme Hamas, Russie comme USA, Arabie Saoudite comme Iran... C'est assez rare pour être souligné. Il n'y a guère qu'à Damas que des tirs de joie ont été entendus.

Des scènes assez insoutenables ont eu lieu par la suite : certains soldats ont été lynchés et, encore plus dérangeant, des partisans islamistes d'Erdogan ont décapité des prisonniers au cri d'Allahu Akbar, fait documenté par Les Crises. Ne vous attendez bien sûr pas à en lire un mot dans la presse grand public. Ah ce délicieux "retour aux institutions démocratiques" chanté à Bruxelles...

Et maintenant, qui est derrière ?

Il semble à peu près exclu que Washington ou Moscou aient quelque chose à voir là-dedans. Aux premières heures, quand on ne connaissait pas encore l'étendue de la conspiration, l'on pouvait peut-être se dire que l'un des deux grands pouvait être derrière - voire les deux ensemble ! (Kerry était à ce moment à Moscou avec Poutine et Lavrov) C'était quand même un peu tiré par les cheveux car le timing posait problème : il y a quelques mois, d'accord, mais maintenant... Après le Brexit, Washington n'a sans doute pas envie de voir une autre composante de l'empire, l'OTAN, battre de l'aile. Quant à Moscou, Erdogan venait de s'excuser platement et semblait même avoir diminué son soutien aux djihadistes "modérés", ce que paraît confirmer l'actuelle offensive syrienne près de la frontière turque grâce aux intenses bombardements russes. L'amateurisme de la tentative de putsch finit par nous convaincre que ni Russes ni Américains n'y sont pour quelque chose.

La piste interne alors. Sans doute... Erdogan a mené son pays à l'abîme ces dernières années, l'isolant de presque tous ses voisins, important la guerre civile syrienne sur son propre territoire, fermant médias, emprisonnant pour crime de lèse-majesté. Que le coup ait échoué ne change rien : adulé par les uns, il est franchement détesté par l'autre moitié de la population parmi laquelle se trouve ce qui reste d'officiers kémalistes. L'armée, fidèle ou non, est excédée des divers retournements sultanesques, de son aventurisme djihado-syrien, de ses déroutes stratégiques. Quant à la fameuse piste Gulen, du nom de ce religieux soufi devenu la bête noire du sultan, elle reste à prouver.

Mais il y a encore une dernière possibilité : Erdogan lui-même. Car qui, au final, profite du chaos d'hier ? Lui ! La manip est un jeu d'enfants : un général fidèle au sultan assure les rebelles du soutien de l'armée, les laisse débuter l'opération puis retourne sa veste : les putschistes se retrouvent le bec dans l'eau, sans l'appui escompté. Il semble d'ailleurs que les simples soldats n'aient pas très bien compris dans quoi ils s'engageaient.

Rien de tel en tout cas pour isoler les derniers bastions de l'opposition et purger l'armée de ses poches kémalistes. D'ailleurs, Erdogollum ne l'a-t-il pas déclaré lui-même ? "Ce coup d'Etat est un cadeau de Dieu car il va nous permettre de nettoyer l'armée", CQFD. La chasse aux sorcières a déjà commencé : 2 745 (!) juges ont été démis de leurs fonctions. Le rapport avec le putsch militaire ? Aucun. Pas grave, les Occidentaux resteront silencieux...

Le sultan surfe sur la vague afin de conforter son pouvoir autocratique et toutes les barrières s'abattent devant lui. Hier encore, il était dans une impasse, avait perdu la face vis-à-vis des Russes, ne savait plus quoi dire ni quoi faire en Syrie. Il est aujourd'hui plébiscité par la rue (la minorité agissante en tout cas) et conforté par les messages de soutien (nominal) de toutes les chancelleries. De quoi faire passer, auprès de l'opinion turque, la pilule amère de la réconciliation avec Israël et de l'abandon plus ou moins prévisible de la rébellion syrienne.

Oui, ce putsch était décidément un cadeau de Dieu...

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MBM 18/07/2016 16:27

J'ai constaté que sur aucun site, personne ne parle des prochaines élections présidentielles, susceptibles de conforter Erdogan et l'AKP dans le projet de modification de la Constitution pour qu'il en devienne maître absolu (de la Turquie); pour quand étaient-elles encore prévues? Car chaque événement meurtrier se sera déroulé durant une campagne électorale. Mais si l'échéance était trop éloignée, l'occasion est fournie pour en précipiter des "anticipées" et le tour sera joué, d'une pierre... Et l'avenir nous dira si les USA s'en accommodent ou pas. Je reste sceptique quant à la réconciliation sincère et soudaine avec Moscou. L'Histoire retrouve des couleurs ces derniers temps. Pendant ce temps, d'autres événements se sont produits en Asie centrale, mais personne n'en parle. Le Kazakhstan n'est plus à l'abri, si j'ai bien lu quelque part... (?)

Observatus geopoliticus 18/07/2016 22:56

Si je ne me trompe pas, la prochaine présidentielle est prévue pour 2019 et les prochaines législatives pour 2020.
Tout à fait d'accord avec vous, cher MBM, la "réconciliation" turco-russe est tout sauf sincère.
Mais si, mais si, les attaques au Kazakhstan sont évoquées, même Paris Match en parle, c'est dire ! ^^ http://www.parismatch.com/Actu/International/Kazakhstan-5-morts-dans-des-attaques-visant-les-forces-de-l-ordre-1021948#2

Pat 18/07/2016 08:27

Non Erdogan n'en sortira pas vainqueur. Ce "trou d'air" ou instabilité politique ne sera pas sans conséquence.. Celle-ci pourrait même accentuer le fossé entre partis. A suivre.
Et puis tout le monde sait que :
- http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/109724/Linstabilite-politique-ennemi-du-developpement-economique

Pat 18/07/2016 17:25

Oui Jean. Mais "en attendant" .... quoi ?
Des journaux internationaux et nationaux (turcs) s'interrogent déjà :
- http://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/turquie-erdogan-derriere-le-coup-detat
Ouvrir les liens surlignés dont certains : clic droit "traduire en Français".

Jean 18/07/2016 08:43

En attendant il fait le ménage et écarte ses opposants. Ainsi, il gagne quelques années de "tranquillité"

Madudu 17/07/2016 22:21

Apparemment il se déclare officiellement favorable au retour de la peine de mort (vu sur RT) ...

Vous parlez de projets impérialistes, comment voyez-vous les choses ? Je vois mal dans quelles circonstances la Turquie pourrait mener à bien une véritable extension territoriale, ni où (Syrie et Irak ? ça semble peu vraisemblable quand même, non ?).

UltimaRR 18/07/2016 13:41

Merci à vous.

Je suis bien d'accord, il faut toujours faire preuve d'une extrême prudence, et c'est pourquoi j'essaie le plus souvent de modaliser mon discours. Ce sont moins des analyses qu'une reprise d'informations et la formulation d'hypothèses pour tenter de mieux comprendre ce qu'il se passe autour de nous, d'échanger nos points de vue, et de dialoguer.

Nous ne saurons de toute façon jamais ce qui se passe réellement dans la tête des dirigeants, et la convergence d'acteurs aux intérêts communs mais aux motivations diverses brouille énormément les lignes dans la crise syrienne. Le Grand Jeu et tout ce qui gravite autour ne sont, in fine, qu'une immense partie de poker menteur. A nous de nous interroger sur le jeu que jouent les uns et les autres.

Bien à vous.

Madudu 18/07/2016 12:58

Merci pour le temps pris !

Ce que j'en comprends globalement c'est que le jeu de Erdogan est un jeu qui est soit incompris, soit inconséquent. Je me méfie toujours des interprétations dont la cohérence repose sur l'incohérence du comportement de l'objet auquel on s'intéresse, mais après tout il faut bien que ça arrive de temps en temps, et d'autant plus que l'époque invite à penser un avenir plutôt chaotique.

Ne vous en faites pas pour les coquilles, nous en faisons tous plus ou moins, et vous beaucoup moins que la plupart des autres (vous faites partie de ceux qui ne font "que" des coquilles, ce qui est déjà assez rare) !

En plus vous sautez des lignes et ordonnez vos propos, donc il n'y a rien à redire.

Au plaisir de vous lire.

Observatus geopoliticus 18/07/2016 12:49

Je ne saurais mieux dire, cher Ultima. J'ajouterais juste que c'est peut-être justement parce que ses rêves extérieurs tournent au fiasco qu'il se concentre maintenant sur la situation intérieure afin d'affermir son pouvoir.

UltimaRR 18/07/2016 12:09

Aïe aïe aïe, veuillez m'excuser pour les très nombreuses fautes et coquilles de mon message précédent : *Moyen-Orient ; *gelées ; *constituent ; *degrés ; *soutien ; *une Grèce ; *déclarer. Est-il possible d'agrandir le fenêtre de commentaire lorsqu'on le rédige ?

J'en profite également pour mettre le lien du très bon article de C. Galactéros sur la complexité de l'opposition syrienne et de ses principaux jeux d'alliance auquel je faisais référence : http://galacteros.over-blog.com/2016/02/camaieu-de-vert-fonce-l-instructif-panorama-des-rebelles-syriens.html

Jean 18/07/2016 08:41

@ UltimaRR
Merci pour vos explications

UltimaRR 18/07/2016 00:33

Bonsoir,

Je me permets de devancer Observatus et d'apporter quelques éléments de réponse dans la mesure du possible.

L'extension territoriale peut se porter sur trois théâtres : le Moyen-Orient, le Caucase, et l'Europe.

Tout d'abord je pencherais plutôt pour des "ambitions" plus que des "projets", et plutôt pour des "influences" que des "expansions", mais ceux-ci précèdent toujours ceux-là me direz-vous...

Actuellement ses ambitions au moyen-orient semblent gelés, mais il suffirait de remonter à 2011 et constater la grande complaisance (pour ne pas dire plus) du gouvernement d'Erdogan à l'égard de l'Etat Islamique et surtout de ce "camaïeu de vert foncé", pour reprendre les mots de C. Galectéros, que constitue les islamistes "modérés", afin d'avoir l'exemple le plus flagrant d'une telle tentative.

Ankara a quasi rompu ses relations avec Damas après un rapprochement stratégique significatif les années précédentes, correspondant en cela au "zéro problème avec les voisins", devise qui constituait jusqu'alors, peu ou prou, la ligne directrice de l'AKP en matière de politique étrangère depuis son arrivée au pouvoir en 2001. Une Turquie non-interventionniste, dans la droite ligne de l'héritage kémaliste visant à en faire un pays stable et indispensable à la région, pont entre l'Occident et l'Orient. Ajoutons à cela la tentative d'adhésion à l'U.E. au début des années 2000, dont l'abolition de la peine de mort en 2004 était un des critères.

Mais depuis 2011 c'est un virage a 360 degré que semble avoir pris Erdogan en se rangeant du côté des parrains de la rébellion syrienne, et c'est à partir de là que je vois (peut-être à tort) sa tentative d’expansion en favorisant l'émergence de ce que l'on pourrait appeler un "sunnistan" à cheval entre la Syrie et l'Irak fragmentées sur lequel il aurait pu avoir une influence directe, tout en affaiblissant le soutient kurde au PKK en dehors de ses frontières. Un gros coup de poker en somme.

Le rôle des Frères Musulmans au départ de la révolution syrienne, dont Erdogan et le Qatar sont plus que proches, est d'ailleurs d'une extrême importance. Difficile de ne pas y voir une quelconque convergence d'intérêts...
Erdogan se fait également le défenseur des minorités turkmènes de Syrie, dont les rebelles se battent contre Assad, ceux-là même qui achevèrent au sol le pilote russe du Sukhoï aux doux cris du takbîr.

Si la Russie n'était pas intervenue pour soutenir Assad, traiter tous les islamistes de la même manière, et placer ses S-400 sur le territoire syrien, ce scénario aurait été plus que probable (d'où le coup de sang contre le Sukhoï russe ?). Depuis l'intervention de Poutine, Erdogan a presque tout perdu, ce blog est revenu dessus à de nombreuses reprises.

Jusqu'à il y a peu encore, Ankara et Ryad se disaient même prêts à intervenir au sol en Syrie, tentative ultime et désespérée pour sauver leurs mises dans la partie... Voilà pour le théâtre moyen-oriental.

Pour le théâtre caucasien, il faut se tourner du côté de l'Arménie et de l'Aezrbaïdjan et lire l'article qui a été consacré aux récentes échauffourées entre les deux pays : http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2016/04/ca-chauffe-au-caucase.html

J'ignore néanmoins s'il y a de réelles visées de ce côté-ci...

Reste plus que le théâtre européen et l'Union Européenne avec laquelle Erdogan joue désormais à un jeu des plus cyniques...

Il n'est pas à exclure que, dans un avenir proche, le contentieux en mer Egée ne réapparaisse entre une Union Européenne se délabrant (et un Grèce exsangue, bien que membre de l'OTAN) et une Turquie autocratique émergente. En juin dernier, le ministre turque de l'économie, fort du chantage aux migrants, n'a d'ailleurs pas hésité à déclaré que Chypre, divisée et occupée depuis 1974, était désormais une partie indispensable de la Turquie...

En espérant avoir pu vous éclairer avec justesse.

Cordialement.

Byblos 17/07/2016 19:57

Si manipulation erdoganienne il y a, quel peut en être le but? Imposer à l'OTAN (très proche des généraux turcs) le virage amorcé en Syrie, un peu plus loin avec Téhéran et, au delà mais pas si loin, avec Moscou?

Que signifierait dans ce cas la réconciliation avec Israël? Un bluff erdoganien? Mais qui peut prétendre bluffer Israël? Ou alors, à plus long terme, aurait-il reçu un feu vert d'Israël qui, prenant en compte les nouvelles réalités économiques et géopolitiques, amorcerait parallèlement un rapprochement avec Moscou?

Par les temps qui courent, les enjeux sont énormes, les jeux extrêmement complexes, et les joueurs sans scrupules et plus cyniques que jamais.

Observatus geopoliticus 18/07/2016 12:51

Eh oui, cher Byblos, tout ceci est d'une complexité inouïe. Pas étonnant que les médias grand public passent allègrement sur la chose et déversent des platitudes affligeantes. Ici, nous essayons de pousser plus loin et de comprendre, mais nous n'avons pas réponse à tout.
Bien à vous

Clara 16/07/2016 21:46

Si votre supposition s'avérait être vraie (pléonasme), cet homme serait diabolique mais efficace. En tout cas, c'est passionnant !

Observatus geopoliticus 16/07/2016 22:34

Oui, c'est passionnant et le temps nous en dira un peu plus. Malheureusement, on ne saura sans doute jamais complètement le fin mot de l'histoire.

Madudu 16/07/2016 20:46

Voilà plusieurs fois que je lis que Erdogan voudrait faire passer des réformes "sultanesques". Quelqu'un peut m'expliquer ?

Observatus geopoliticus 16/07/2016 22:33

Eh bien, notre cher Erdogan semble avoir d'irrépressibles envies de revenir à l'âge d'or de la pas si sublime Porte, avec une politique néo-ottomane assez poussée sur le plan extérieur, une concentration certaine du pouvoir entre ses mains (présidentialisation du régime), la mise au pas des manants qui contesteraient sa domination...
Ceci dit, quand j'utilise le mot dans mes billets, c'est souvent en tant qu'adjectif. Je pourrais tout aussi bien dire "erdoganien/ne"
Bien à vous

MBM 16/07/2016 19:19

Je partage votre point de vue. Ainsi, Erdogan aurait imaginé...? Cette personnalité infatuée est biliaire et épidermique, incapable de laisser le temps aux neurones de s'ébranler; je suis sûr qu'ils sont éteints de naissance et l'interrupteur rouillé. Personnellement, j'ai l'intuition que son vieil ami de toujours, son maître à penser, le "prophète de l'ottomanisme" cloîtré dans la discrétion délibérée à des fins stratégiques, le dénommé Ahmed Davutoglu pourrait avoir suggéré l'événement pour lui sauver la face car ce plan est malgré tout trop complexe comportant malgré tout de nombreux risques pour un ancien "leader of the gang" stambouliote.
Pour en venir à la référence démocratique des institutions européennes, à voir les événements terrifiants de ces dernières années qui engendrent automatiquement une récupération politique de la vague d'émotion soulevée, j'y opposerais plutôt le vocable "ochlocratique" pour les désigner qui concerne la gestion des "foules" et non des peuples qui s'en distinguent par une conscience collective culturelle et traditionnelle. On apprend sur les bancs scolaires que nous devons la démocratie aux Grecs de l'antiquité.
Josette Elayi in "Histoire de la Phénicie" Ed. Perrin 2013; page 109 : "...ce que l'on appelle la démocratie grecque ne concerne en réalité qu'une minorité du corps social, d'où sont exclus les étrangers, les femmes et les esclaves, plus nombreux que les citoyens de plein droit."
Samuel Noah Kramer in "L'histoire commence à Sumer" Ed. Flammarion 2015 en coll. "Champs"; pages 55/56 : "Ce qui ne manque pas d'étonner toutefois, c'est que le berceau de la démocratie ait pu être ce Proche-Orient, si étranger à première vue à l'idée d'un pareil régime. Aux alentours de l'an 3000 avant Jésus-Christ, le premier parlement connu à ce jour se réunit donc en session solennelle. Il se composait, comme nos propres parlements modernes, de deux chambres : un Sénat ou Assemblée des Anciens, et une Chambre basse formée par tous les citoyens en état de porter les armes. On se croirait à Athènes ou à l'époque de la Rome républicaine. Pourtant, nous sommes dans le Proche-Orient, deux bons millénaires avant la naissance de la démocratie grecque.
Kramer parle bien de la Rome républicaine et non de l'Empire romain car à cette époque des Césars le statut de la femme n'était pas reconnu et valait moins que l'esclave ou un animal de compagnie de sorte qu'on pouvait les utiliser à toutes fins perverses au gré des délires phallocratiques des Sade de l'époque en toute impunité. Ainsi, les empires romain et grec rivalisant de misogynie outrancière, n'étaient guère une avancée voire un progrès pour l'humanité ou le berceau d'un civilisation mais bien une totale régression en rapport aux valeurs préexistantes chez les Massagètes avec la fière reine Tomyris qui fit passer le trépas à l'impudent Cyrus, passant par les reines phéniciennes dont les plus célèbres Elyssa (Didon, fondatrice de Carthage) et l'autre phénicienne Jézabel qui épousa le roi d'Israël.

MBM 17/07/2016 00:42

@ Observatus geopoliticus,
Pour la petite histoire, c'est juste celle de causer. ;-)
Pour le champ d'application de la démocratie, vous soulevez une excellente question qui aura sûrement fait l'objet de débats passionnés par le passé, depuis Montesquieu, pour se limiter aux modernes, mais à laquelle, pour vous citer, il y a des chances qu'on en trouvât jamais la réponse; n'étant moi-même pas très attiré par la gouvernance. Au fait, pour une autre petite histoire, avez-vous déjà eu le bonheur de lire "Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu" de Maurice Joly de 1864, c'est truculent à souhait? Il y a toujours un lien entre ce que je propose et le sujet du jour; il faut juste parfois retourner le masque de Janus pour réfléchir dans la psyché le côté concerné.

Observatus geopoliticus 16/07/2016 22:28

Merci pour ce cours d'histoire antique, cher MBM ! Eh oui, l'histoire commence à Sumer (le titre est de ce cabotin de Bottero, car le pudique Kramer n'aurait jamais osé appeler ainsi son livre) et les créations mésopotamiennes ont nourri ce qui allait devenir la Grèce d'une part, la Judée de l'autre.
Nous sommes passés des cités-Etat mésopotamiennes, où effectivement une forme de proto-démocratie a vu le jour, à leurs consoeurs grecques, qui ont formalisé la chose. Entre-temps, les rois et conquérants avaient plutôt hiérarchisé le pouvoir. D'où cette question lancinante : la réelle démocratie n'est-elle possible que sur un territoire restreint avec une population restreinte ?
Mais nous sommes bien loin du sultan et de son vrai-faux putsch...
Cordialement

Stef 16/07/2016 19:19

En fait ce que j'avance n'exclut pas que la tentative de coup d'Etat ait été organisée par Erdogan. Les Russes ont pu très bien pu le prévenir grâce au travail de leurs services d'espionnage en faisant semblant de ne pas savoir que c'était bidonné et attirer ainsi leurs bonnes grâces. En tout cas on sent bien une réelle mauvaise humeur des turcs concernant les américains.

Stef 16/07/2016 19:13

J'ai quand même l'impression que la Russie est gagnante dans l'histoire et les Etats-Unis perdants. Ces derniers ont peut-être sinon organisé du moins laissé faire la tentative de coup d'Etat (ce qui expliquerait le ratage, décidément habituel chez eux), ce qui expliquerait aussi les accusations du premier ministre turc et le blocage de la grande base aérienne turque. Ensuite, certains avancent l'idée que la Russie aurait prévenu la Turquie du risque de coup d'Etat afin que celle-ci organise la riposte (au demeurant extraordinairement rapide et efficace). Si c'est le cas, c'est un coup de maître de Vladimir.

Observatus geopoliticus 16/07/2016 22:19

Oui, c'est ce qu'on ressent. J'en parlerai demain mais plusieurs signes montrent un rapprochement avec Moscou et un refroidissement avec Washington. Soit c'est uniquement dû au fait que Gulen est vraiment responsable et qu'Ankara en a marre de le voir batifoler en Pennsylvanie. Soit...
Vous soulevez une question très intéressante sur une éventuelle aide russe. Ne pas oublier que les S400 situés en Syrie couvrent la majorité du territoire turc. Et si, comble de l'ironie, ils avaient sauvé le soldat Erdogan ? Improuvable de toute façon mais l'idée est amusante...

UltimaRR 16/07/2016 18:59

Bonjour,

La dernière hypothèse semble effectivement être la bonne.

L'attitude des soldats tout d'abord. Parfois désemparés devant la foule comme s'ils n'avaient aucun ordre à suivre en cas de confrontation, et parfois ouvrant le feu avec des armes lourdes sur la foule, les écrasant avec leur blindés... drôle de contraste. Certains semblaient avoir des consignes claires, d'autres étaient au contraire assez perdus et certainement pas prêt à s'opposer à des civils. Une partie de l'armée auraient pu être trompée, l'autre instrumentalisée à dessin. Notons toutefois le visage de ces pauvres soldats, ceux de jeunes hommes... il y a plus aguerries comme troupes pour mener ce genre d'opération, mais peut-être n'étaient-ils même pas au courant ce qu'ils faisaient.

Les troupes putchistes possédaient vraisemblablement des avions et des hélicoptères (notamment grâce à Akin Öztürk, ancien chef de l'armée de l'air turque et désigné comme un des principaux responsables?), des véhicules blindés, mais l'infanterie déployée au sol était peu nombreuse, trop peu nombreuse pour constituer l'appui nécessaire au blindé, à l'occupation des bâtiments et au contrôle de la foule.

L'on est encore plus surpris lorsque l'on regarde les cibles de ce putsch : la TRT d'où sera faite la revendication du coup d'Etat, le chef d'état major de l'armée turque retenu en otage, le parlement investi (?), un bâtiment des forces spéciales pris d'assaut (?), CNN Türk occupée une fois qu'Ergodan s'y sera exprimé, et... c'est à peu près tout. Aucune administration, aucun ministre, aucune figure proche d'Erdogan, et trop peu de bâtiments d'importance stratégique pour mener un coup d'Etat... drôle de manière de vouloir renverser un tel gouvernement.

D'après Erdogan, les putschistes auraient bombardé la station balnéaire de Marmaris où celui-ci se trouvait, mais étrangement son avion a pu rester dans les airs et effectuer plusieurs tours (alors que les putschistes avaient des avions ?) le temps que les choses ne se décantent avant d’atterrir à l'aéroport Atatürk d'Istanbul où se trouvait pourtant des chars...

Je posais hier la question du soutien populaire. On a pu voir les fidèles du président, mais également une part très importante d'islamistes (souvent ne font-ils qu'un) répondant à l'appel des mosquées et qui, comme vous l'avez écrit, se sont rendus coupables de crimes dont ils ont l'habitude. L'agence Anadolu et les partisans d'Erdogan cite d'ailleurs déjà le colonel Muharrem Köse, membre de la communauté alévie, d'être l'un des principaux responsables du putsch...

Comme vous le soulignez également tous les partis politiques d'opposition ont pris leur distance avec ce coup d'Etat, la plus grande part de la mobilisation populaire était donc pro-Erdogan.

Erdogan, encore, qui accuse Fetullah Gülen, exilé aux E.-U., d'être derrière ce coup d'Etat, chose pourtant démentie par ce dernier qui l'a même condamné. Bref, Kerry à d'ores et déjà promis d'extrader ledit comploteur avant même qu'Ankara ne lui en fasse la demande.

Ainsi :

- soit l'on assiste effectivement à une lutte entre Erdogan et Gülen, ce dernier s'appuyant sur le peu de soutien qui lui reste dans l'armée pour tenter un coup d'Etat mal préparé à laquelle l'opposition démocratique est complètement étrangère (d'où sans doute leur prise de distance et le peu de soutien populaire aux putschistes).

- soit oit l'on assiste à un coup monté d'Erdogan qui lui permettrait :

1. d'épurer une bonne fois pour toute les membres de l'armée et les administrations qui l'entravent, ce qui a déjà commencé avec les juges démis de leurs fonction (le premier ministre évoquant également le rétablissement de la peine de mort, c'est dire vers quelle purge l'on se dirige pour tout opposant...).

2. de passer pour un ardent défenseur de la démocratie aux yeux du peuple et du monde entier, ce qui semble d'ores et déjà fonctionner, puisqu'une fois le soutien d'Obama obtenu, tous, et Merkel en tête, se sont rangés derrière "le gouvernement démocratiquement élu". L'importante mobilisation des pro-Erdogan (surtout dans une ville de près de 15 millions d'habitants comme Istanbul) et l'absence de toute opposition laisse à voir le peuple turc défendant comme un seul homme la démocratie, ce qui pourrait désormais faire passer tout opposant au président comme un dissident...

3. de jouir donc en conséquence d'un soutien populaire incontesté et incontestable qui lui permettrait de mener enfin les réformes sultanesques dont il rêve.


Si coup d'Etat il y eu, ce n'est pas celui auquel on croit en apparence. J'ai bien peur que l'on assiste à la fin du Kémalisme et à la fondation de ce sultanat, du moins d'un gouvernement dans lequel les islamistes n'auraient plus à se cacher.

Il nous faut encore attendre de voir comment la situation évoluera à moyen/long terme. Voir les conséquences sur la société et les minorités, attendre la vraie réaction de l'opposition une fois la situation mise au jour, celle des minorités si elles se sentent menacée... l'hypothèse d'une guerre civile n'est effectivement pas à exclure.

Cordialement.

Observatus geopoliticus 16/07/2016 22:15

Merci, UltimaRR, pour ce long et pertinent message dans lequel vous relevez beaucoup de points importants.
Tout à fait d'accord avec vous sur l'amateurisme du putsch. Cela pourrait indiquer que Gulen, si son "Etat parallèle" est impliqué, dispose désormais de très peu de relais au sein de l'armée et qu'ils ont fait ça comme ils ont pu. Ou qu'Erdogan a manigancé tout ça sans y mettre trop de gens.
Totalement d'accord, également, sur vos conclusions, à ceci près qu'il m'a semblé que les pays occidentaux ont soutenu la reprise du "pouvoir démocratiquement élu " du bout des lèvres seulement, sans grand enthousiasme. Et la première réaction de Kerry était... comment dire... étonnante.
Bien à vous

Chris 16/07/2016 18:25

Perso, je penche pour une énième "aventure" d'Erdogan, car la tentative avortée est à son unique profit.

BigLouLou 17/07/2016 12:17

Les commentaires des lecteurs sous cet article abondent dans ce sens et montrent que les gens ne sont pas tous stupides...

http://www.lesoir.be/1268884/article/actualite/monde/2016-07-17/turquie-erdogan-lance-des-mandats-d-arrets-l-encontre-140-juges-et-procureurs

Observatus geopoliticus 16/07/2016 22:36

C'est effectivement la piste la plus sérieuse mais la thèse d'une réelle tentative de coup d'Etat, soit par les kémalistes soit par les gulenistes n'est pas à écarter. Il se peut d'ailleurs que le sultan fusse au courant, ait laissé faire et en ait retiré les marrons du feu.

Ady85 16/07/2016 18:20

Certains évoquent un coup des US, car Erdogan aurait apparemment vraiment retourné sa veste vis à vis de la Russie, la Syrie et DAECH.

Les US aurait eu peur de voir la Turquie basculé et aurait tenter de le renverser, mais opération ratée.

Lorsqu'on voit qu'Alexandre Douguine à pu tenir une conférence de presse à Ankara avant-hier (et fait surement d'autres choses) , c'est que Ankara semble grandement lâcher du lest avec la Russie....

Observatus geopoliticus 16/07/2016 22:07

Les USA ont quand même plutôt l'habitude des coups d'Etat réussis... Mais il y a une vraie mauvaise humeur du gouvernement turc vis-à-vis des Américains, c'est vrai. J'en parlerai demain.

Eric 16/07/2016 18:12

Merci pour cet article , très instructif .

Observatus geopoliticus 16/07/2016 22:36

Merci à vous, Eric.