Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Chroniques du Grand jeu

Une petite info passée inaperçue sur l'Ukraine

3 Juin 2016 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Ukraine, #Russie

Une petite info passée inaperçue sur l'Ukraine

Lavrov a déclaré il y a quelques jours que Moscou n'avait aucune intention de reconnaître les républiques auto-proclamées pro-russes de Donetsk et Lugansk, arguant que cela donnerait un prétexte en or à Kiev pour ne pas appliquer les accords de Minsk.

Les propagandistes atlantistes, qui nous assurent sans rire que Poutine veut démembrer l'Ukraine et rattacher le Donbass à la Russie, en restent sans voix. Ca ne colle pas avec le scénario concocté par les officines d'agit-prop de Washington. Les lecteurs de ce blog, eux, sont parfaitement au courant ; nous expliquions pourquoi l'année dernière :

11 mai 2014 : Poutine ne reconnaît pas le référendum séparatiste du Donbass

C'est l'une des clés permettant de comprendre la stratégie de Poutine en Ukraine et pourtant, elle n'est jamais relevée. Et pour cause ! Ce serait revenir sur plus d'un an de désinformation systématique de nos faiseurs d'opinion qui se rengorgent sur le "danger russe" et "l'invasion russe de l'Ukraine" (alors qu'un môme de 5 ans pourrait comprendre que si la Russie voulait vraiment conquérir l'est ukrainien, ça aurait été torché en cinq jours, certainement pas un an et demi !). Comment expliquer que Poutine n'a pas reconnu le désir d'auto-détermination des séparatistes pro-russes du Donbass si l'on affirme dans le même temps qu'il cherche à annexer le Donbass ? Aïe, voilà un os pour nos propagandistes en herbe... Alors on évacue purement et simplement l'une des deux contradictions. Ce faisant, on condamne le public à ne rien comprendre à ce qui se passe là-bas.

Petit retour en arrière.

Après le putsch, le nouveau régime au pouvoir à Kiev est pro-occidental et, suivant le désir de ses parrains américains, veut prendre le chemin de l'OTAN (plus que de l'UE d'ailleurs, ce qui montre l'imbécilité des dirigeants européens, bonnes poires dans toute cette affaire). A Moscou, on tremble. Perdre la base navale de Sébastopol, verrou stratégique de la Mer noire et ouverture sur la Méditerranée, pire, voir cette base devenir américaine ! Et voir l'OTAN s'installer aux portes de la Russie, alors que promesse avait été faite en 1991 à Gorbatchev que l'alliance militaire n'avancerait pas vers l'Est. Impossible... La réaction de Poutine sera fulgurante (notons qu'il est en réaction dans toute cette affaire, pas en expansion) et se fera sur deux axes :
- récupérer la Crimée et la rattacher à la Russie.
- créer un conflit gelé en Ukraine même, paralysant Kiev et l'empêchant d'entrer dans l'OTAN.

Le premier volet est connu, inutile d'y revenir en détail. Un Khroutchev passablement bourré avait donné la Crimée à l'Ukraine d'un trait de plume, un soir de beuverie de 1954. Depuis la dislocation de l'URSS en 1991, la Russie louait (cher) la base de Sébastopol, accord qui était toujours susceptible d'être remis en question quand un gouvernement pro-US arrivait au pouvoir à Kiev. Suivant l'exemple occidental au Kosovo, Moscou a pris le prétexte (d'ailleurs réel) du droit à l'auto-détermination des peuples pour organiser le référendum de rattachement à la Russie. Apparemment, les Criméens ne s'en plaignent pas trop...

Mais c'est surtout le deuxième volet qui est intéressant. Poutine n'a aucune intention d'annexer l'est ukrainien, bien au contraire ! Son but était de créer un conflit gelé à l'intérieur des frontières ukrainiennes. Selon la charte de l'OTAN, un pays ayant un conflit ouvert ou gelé sur son territoire ne peut faire acte de candidature. Et ça, on le sait parfaitement à Moscou. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que le cas de figure se présente. Trois pays de l'ex-URSS ont, sous la direction de gouvernements formés aux Etats-Unis, fait mine de vouloir entrer dans l'organisation atlantique : Géorgie, Moldavie et Ukraine. Moscou a alors activé/soutenu les minorités russes en lutte contre le gouvernement central, les conflits gelés dans ces trois pays (Ossétie et Abkhazie en Géorgie, Transnistrie en Moldavie et maintenant Donbass en Ukraine) les empêchant d'entrer dans l'OTAN. Ce que fait Poutine dans l'Est ukrainien n'est donc que la réplique de ce que la Russie a déjà fait ailleurs, il n'y a aucune surprise. Pour lui, il est donc hors de question d'accepter que le Donbass se rattache à la Russie, contrairement aux sornettes racontées ici et là : il le veut à l'intérieur des frontières ukrainiennes. Statut d'autonomie, armement, soutien diplomatique, aide humanitaire... tout ce que vous voulez, mais à l'intérieur des frontières ukrainiennes !

Cela explique pourquoi Poutine était bien embêté lorsque les séparatistes pro-russes ont organisé leur référendum. Il a d'abord tenté de les en dissuader, puis il a refusé d'en reconnaître les résultats. Cela explique aussi que, contrairement à ce qu'on pourrait penser, Poutine est mal vu par les pro-russes du Donbass ainsi que par les courants nationalistes russes qui rêvent tous d'une Novorossia indépendante ou de son rattachement à la Russie.

Vladimir Vladimirovitch fait un numéro d'équilibriste, soutenant suffisamment les séparatistes pour qu'ils ne se fassent pas annihiler tout en douchant assez cyniquement d'ailleurs leurs espoirs d'un rattachement à la Russie, éliminant les leaders séparatistes indépendantistes (Strelkov, Mozgovoi, Bezner) pour les remplacer par des chefs plus enclins à se contenter d'une large autonomie (Zakarchenko, Givi, Motorola), le tout alors que Kiev (et les Etats-Unis derrière) font tout pour faire déraper la situation et que certains bataillons néo-nazis (Azov, Aidar, Tornado etc.) bombardent sciemment les civils russophones. Pour l'instant, Poutine s'en sort avec une maestria peu commune, mais seul l'avenir nous dira si l'équilibriste est finalement arrivé de l'autre côté.

Partager cet article

Commenter cet article

Furax 04/06/2016 08:45

Ce que Lavrov dit à ce stade est une chose. Ce que la Russie fera et dira plus tard en est une autre.

Certains analystes anti-neocons pensent que Poutine a eu tort de faire preuve d'autant de retenue en Ukraine orientale parce que, de toute façon, les neocons s'en prendront à la Russie quoi que fasse Poutine.

Tout dépendra du résultat des élections américaines de novembre,

Si Trump est élu, Poutine aura bien joué. Sinon, Poutine aura moins bien joué mais pourra toujours changer de stratégie.

Observatus geopoliticus 04/06/2016 09:50

Mais non. Le but de Moscou est d'empêcher l'Ukraine d'entrer dans l'OTAN. Avec ce conflit gelé qui durera des années voire des décennies, l'objectif du Kremlin est atteint.Peu importe le résultat de je ne sais quelle élection...

Francois 03/06/2016 22:42

Bonjour,
Très bonne synthèse, bravo, tout le sujet est traité en une page, il faudrait le faire suivre à tout le monde ;-)
Une question : j'ai lu que des soldats américains (des seals) avaient tenté un débarquement en Crimée juste avant le rattachement, avez-vous entendu parler de ça ?
Bonne continuation

Francois 07/06/2016 10:28

Bonjour,
Merci germs pour les articles mais rien de bien concret, ça reste très flou tout ça, c'est plus que les USA avaient apparemment prévu une petite force au cas ou. J'ai regardé sur le net, et je n'ai rien trouvé de consistant, ça devait être une rumeur... désolé

germs 05/06/2016 17:01

Bonjour, ici en en parle, surout la 2éme partie.
http://reseauinternational.net/guerre-secrete-crimee-partie-i/
et http://reseauinternational.net/guerre-secrete-crimee-partie-ii/
Bien à vous

Observatus geopoliticus 04/06/2016 09:52

Merci, cher ami.
J'ai entendu parler d'exercices de Seals en Bulgarie "faisant comme si" (libération de la Crimée) mais pas de l'épisode que vous mentionnez. Si vous pouvez retrouver les références, je serai curieux de lire cela.
Bien à vous

Catalina 03/06/2016 16:28

Je ne partage pas l'analyse de cet article.L'auteur se trompe en disant que Poutine a crée un conflit larvé volontairement, il ne faut pas oublier que ce sont les usa qui sont derrière le coup d'état.Poutine n'a fait que gérer la suite mais il n'a rien créé

Observatus geopoliticus 03/06/2016 16:35

Je ne dis pas autre chose...
Après le coup d'Etat US, Poutine a récupéré la Crimée et créé un conflit gelé en Ukraine même pour paralyser Kiev.

Jean 03/06/2016 13:44

"Lavrov a déclaré il y a quelques jours que Moscou n'avait aucune intention de reconnaître les républiques auto-proclamées pro-russes de Donetsk et Lugansk,"

"Poutine n'a aucune intention d'annexer l'est ukrainien, bien au contraire ! Son but était de créer un conflit gelé à l'intérieur des frontières ukrainiennes. Selon la charte de l'OTAN, un pays ayant un conflit ouvert ou gelé sur son territoire ne peut faire acte de candidature."

Eh oui, vous avez vu fort juste !

Observatus geopoliticus 04/06/2016 10:44

Merci, cher ami. Mais rien n'est figé dans la pierre, l'avenir nous dira si ce pari est réussi.

MBM 03/06/2016 11:11

Très intéressante note. En 2014, je réagissais sur des avis catastrophés sur le site du Saker expliquant que Poutine préférait conserver un Etat entier - Donbass compris - permettant des relations fortes retrouvées après l'épisode chaotique des oligarques ukrainiens, plutôt que le risque de démembrement qui ne servirait nullement à la Russie, pouvant encourager par là-même certaines régions russes à céder à des projets émancipateurs de la tutelle de Moscou. A l'époque, je songeais surtout à l'Extrême-Orient russe, notamment le kraï du Primorie et Vladivostok pour lequel Poutine a dû intervenir pour des raisons stratégiques de sécurisation de la fédération de Russie promettant des améliorations d'infrastructures économiques et industrielles, communications. Ainsi, votre article me fait voir un angle que je n'avais pas pointé à ce moment-là. Ce nouvel éclairage otanesque donne, de la sorte, du corps à ma dernière intervention sur la dislocation de l'Ukraine en suggérant le bénéfice suicidaire des Etats-Unis qui, faute d'avoir pu résoudre le problème de la contestation dans l'Est, se résignerait à encourager l'éclatement de l'Ukraine pour imposer via une résolution à l'ONU une région de Kiev sous contrôle international avec une représentation de l'OTAN pour garantir la paix sous mandat onusien.

Observatus geopoliticus 03/06/2016 16:37

Je ne suis pas étonné que vous ayez vu juste à l'époque, cher ami, étant donné la qualité générale de vos interventions. Mais oui, le principal objectif était de créer un conflit gelé paralysant totalement Kiev et empêchant l'Ukraine d'entrer dans l'OTAN. C'est réussi.
Bien à vous