Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Chroniques du Grand jeu

Les seigneurs de l'anneau

10 Novembre 2015 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Russie, #Chine, #Moyen-Orient, #Asie centrale, #Gaz, #Pétrole, #Etats-Unis, #Economie, #Histoire

Les seigneurs de l'anneau

En attendant l'Inde, qui mettra encore quelques années pour participer pleinement aux dynamiques du continent-monde (ce qui fera d'ailleurs l'objet d'un prochain article), un spectaculaire triangle eurasien se met en place, qui donne vertiges et sueurs froides aux stratèges américains. Les amoureux de la géométrie insisteront certes sur la forme circulaire du nouveau colosse qui émerge et ils n'auront pas tout à fait tort (nous y reviendrons en fin d'article).

Nous avons déjà montré à plusieurs reprises à quel point le rapprochement entre Moscou, Pékin et Téhéran s'est accéléré ces dernières années. Nous écrivions le 20 octobre :

"Tout ceci n'est cependant rien en comparaison de ce qui se prépare avec l'Iran, grande puissance régionale si l'en est, case cruciale de l'échiquier eurasiatique. Si Obama pensait amadouer les ayatollahs avec l'accord sur le nucléaire, il s'est planté en 3D. La marche de Téhéran vers l'alliance sino-russe est inarrêtable. Coopération militaire renforcée avec Pékin, navires iraniens invités en Russie, et bien sûr une position commune sur les grands dossiers internationaux dont la Syrie. L'entrée de l'Iran dans l'OCS n'est qu'une question de temps.

Les liens énergétiques entre Téhéran et Pékin sont déjà anciens mais se consolident chaque jour. Ceci en attendant l'oléoduc irano-pakistanais qui verra prochainement le jour, reliant la base chinoise de Gwadar avant, un jour, de remonter tout le Pakistan et rejoindre la Karakoram Highway dans les somptueux décors himalayens."

Et le 25 octobre :

"Quant à l'Iran, qui ne sert désormais plus de prétexte fallacieux au bouclier anti-missile, sa lune de miel avec Moscou est à la hauteur de la désillusion de l'administration Obama qui espérait sans doute, avec l'accord sur le nucléaire, intégrer Téhéran dans son giron et l'écarter du grand mouvement de rapprochement eurasien. Et bah c'est raté, et drôlement raté...

En l'espace de quelques jours : accords sur des projets d'infrastructure (dont une ligne ferroviaire. Eurasie, Eurasie) d'une valeur de 40 milliards, établissement d'une banque commune pour favoriser les échanges (qui se feront évidemment en monnaies locales. Dédollarisation, dédollarisation). Cerise sur le gâteau, l'Iran va participer la banque des BRICS.

Leur future victoire en Syrie rapprochera encore Moscou et Téhéran, qui entrera bientôt, sous les auspices chinoises, dans l'Organisation de Coopération de Shanghai."

En ce moment, ô temps géopolitiquement excitants, pas une semaine ne passe sans qu'un jalon supplémentaire ne soit posé. Il y a quatre jours, l'Iran a proposé à la Chine d'organiser des exercices militaires communs. Pékin devrait évidemment accepter. Avant-hier, le fameux contrat pour la livraison des S-300 russes à Téhéran a enfin été signé, qui mettra à peu près définitivement l'Iran à l'abri de toute intervention aérienne étrangère.

Résumons :

  • dans le domaine militaire : manoeuvres/coopération sino-russes + sino-iraniennes + russo-iraniennes.
  • sur le plan énergétique : contrats gaziers du siècle sino-russes en 2014 + achats massifs de pétrole iranien par Pékin + entente russo-iranienne vis-à-vis de l'Europe (blocage des pipelines qataris et saoudiens en Syrie, accord sur le statut de la Caspienne...)
  • dans le domaine politique, géopolitique et géo-économique : entente totale des trois sur le dossier syrien, opposition commune aux tentatives unilatérales américaines, marche à la dédollarisation. Future entrée de l'Iran dans l'OCS sino-russe et participation à la banque des BRICS.

Il paraît que Brzezinski en a renversé son bol de café...

En 2013 paraissait un intéressant essai géopolitique intitulé Chine, Iran, Russie : un nouvel empire mongol ? La présentation de l'éditeur mérite qu'on s'y attarde :

"Le 20 mars 2013, le Homeland Security Policy Institute désignait des hackers chinois, russes et iraniens comme auteurs des attaques déstabilisant les systèmes de sécurité américains. Non contents de multiplier les cyber-intrusions, la Chine, la Russie et l'Iran collaborent aujourd'hui de façon croissante dans le domaine des nouvelles technologies. Dans un contexte marqué par l'effacement des frontières, ces trois pays sont-ils en train de fonder un nouvel empire mongol ou à l'inverse tentent-ils désespérément de préserver leurs influences régionales respectives ? Contrairement à la construction politique de Gengis Khan, ayant unifié l'Eurasie à partir d'un centre turco mongol, ces alliés encerclent une aire de civilisation turque dont ils se sont détournés. Cette alliance pragmatique, fondée sur l'axe sino-iranien, se matérialise par des appuis géopolitiques réciproques, une coopération étroite avec l'arrière-pays énergétique russe et la diffusion d'une vision du monde allant à rebours de nos propres stéréotypes. Étrangers à la chimère du dépassement des cultures par l'abolition des frontières, la Chine, la Russie et l'Iran peuvent puiser dans leurs histoires respectives des raisons d'exister sous une autre forme que celle d'une citadelle continentale résistant à la mondialisation océanique. Au delà de ses carences maritimes, le nouvel empire souffre toutefois de nombreuses fragilités telles que son affaiblissement démographique ou les intérêts parfois divergents des pays qui le composent. Aussi pourrait-il bouleverser soudainement nos repères géopolitiques avant de connaître une recomposition."

Si certaines bases de la coopération Moscou-Pékin-Téhéran étaient déjà là, que de chemin parcouru en deux petites années... Les "intérêts parfois divergents" ont presque totalement disparu, balayés par la dangereuse hystérie états-unienne en Ukraine et en Syrie. C'est désormais un triangle, pardon, un anneau extrêmement solide qui émerge, uni par des liens énergétiques, militaires et géopolitiques irréversibles.

A noter l'intéressante référence historique au coeur turco-mongol, centre de l'empire de Gengis Khan mais naine blanche de la nébuleuse annulaire russo-sino-iranienne, tournée vers les extrémités de l'échiquier eurasien. Les pays turcophones d'Asie centrale, qui appartiennent déjà à l'OCS et/ou à l'Union eurasienne, ne feront que suivre le mouvement, se coupant sans doute encore un peu plus d'une Turquie d'ailleurs elle-même embarquée dans un voyage bien turbulent...

Les seigneurs de l'anneau

Partager cet article

Commenter cet article

Matteo 12/11/2015 18:17

Je trouve votre analyse très intéressante et le parallèle historique brillant, voire presque troublant.

Pour autant, il y a des limites au parallèle.

L'un des aspects, que vous ne me paraissez pas prendre en compte suffisamment, c'est malgré tout la profonde faiblesse d'un des trois piliers de l'anneau. Et c'est bien entendu à ... la Russie que je fais référence.

Avec la Russie, les cartes sont terriblement trompeuses. Son immensité géographique cache les quasi-déserts démographique et économique qui la caractérisent. La Russie, c'est certes toujours la grande puissance pauvre, mais c'est une grande puissance qui est en déclin démographique et dont la seule activité économique qui tourne est celle de la rente des matières premières.

Alors certes, Poutine joue exceptionnellement bien les cartes qu'il a en main. Mais il ne faut pas non plus oublier que l'un des principaux objectifs stratégiques de la Russie reste, même s'il a été forcé de le mettre en veilleuse du fait de la poursuite de la logique de guerre froide par les USA, de renforcer ses liens avec l'occident, en particulier avec l'Europe, pour éviter d'être satellisé par le géant chinois.

Ce rapprochement au sein du Heartland est d'autant plus compréhensible que les USA ne jouent, de leur point de vue à tous trois, pas un jeu fiable et coopératif.

Il ne s'agit nullement d'un nouvel empire mais d'un espace coopératif de nations qui entendent rester souveraines et renforcer leurs positions dans le cadre d'une diplomatie classique, contre la puissance hégémonique déclinante qui joue délibérément la stratégie du chaos.

Je ne pense pas que cela aille plus loin : promouvoir au mieux leurs intérêts mutuels et affaiblir l'étau de la puissance américaine.

Cordialement.

Observatus geopoliticus 13/11/2015 00:24

Bonsoir cher ami,

je vous remercie pour cet intéressant message (comme toujours venant de vous). Toutefois, certaines de vos informations sont caduques :
- le déclin démographique russe n'est plus. En 2014, le taux de fécondité est de 1,74 enfants par femme, et ce ne sont pas les républiques musulmanes qui le boostent comme le montre cette magistrale analyse : http://www.vineyardsaker.fr/2014/09/29/demographie-russe-hiver-printemps-selon-quon-lanalyse-depuis-loccident-depuis-russie-meme/
Cela place la Russie bien au-dessus de la plupart des pays européens, France exceptée.
Alors bien sûr, le trou noir des années 90 aura des répercussions à la génération suivante et il se peut même que l'on observe pendant quelque temps une diminution mécanique et temporaire de la population. Mais le dynamisme démographique russe a retrouvé des couleurs.
- c'est un cliché de croire que la Russie ne dépend que de ses hydrocarbures. Si cela est en partie vrai pour son budget, c'est faux pour son économie. Rappel: en parités de pouvoir d'achat (qui est l'indicateur le plus sûr pour mesurer la réelle valeur du PIB), la Russie a dépassé la France et plusieurs pays européens en 2010 ! http://www.challenges.fr/economie/20120103.CHA8709/pib-la-france-derriere-la-chine-l-inde-la-russie-et-le-bresil.html
- le mythe de la satellisation de la Russie par la Chine est un serpent de mer des think tanks américains, certains glosant même sur une invasion démographique chinoise (alors que la moitié du territoire chinois est vide !) Ici comme ailleurs (la soit-disant "drague" de Poutine à la première dame chinoise), la guerre de l'information, visant à diviser par tous les moyens l'alliance russo-chinoise.

Vous avez tout à fait raison de préciser que l'Eurasie qui se créé ne sera pas impériale car constituée de nations attachées à leurs intérêts propres. Il se trouve que leurs intérêts vont tous contre la présence US sur le continent-monde.

Bien à vous

Nikopol 11/11/2015 10:44

La fin de l'exceptionnalité US semble inéluctable.
Elle peut de faire de deux manières dont les conséquences auront des impacts opposés sur l'ensemble du monde.
Soit explosion qui entrainera de fortes pertubations, soit fonte lente (relativement, vu la vitesse actuelle du déclin) de leur pouvoirs au profit des puissances montantes.
Les USA deviendraient, alors une nation parmi les autres. Ne pouvant plus s'imposer par la force, ils faudra bien qu'ils acceptent les nouvelles règles.

Observatus geopoliticus 13/11/2015 00:27

Je ne crois pas à une explosion. Bien plutôt à une fonte lente (très bonne image), un long déclin relatif : le monde est devenu trop vaste, trop riche, trop multipolaire pour qu'ils puissent le contrôler comme ils l'ont fait au XXème siècle. D'où un retour à la réalité qui risque d'être mal vécu par certaines "élites" empreintes d'idéologie messianique.

Pierre Bourdon 11/11/2015 00:22

J'aime bien votre pointe d'humour...concernant Brezezinski.

Tout en lisant votre article sur la construction du Heartland qui se dessine (merci pour la carte éloquente), je pensais à la déconfiture de l'URSS en 1991 sous Mikaïl Gorbatchev.
Connaîtrons nous, 25 ans plu tard son équivalent sous Barack Obama en 2016 ?
Étant voisin mitoyen en terme frontalier, j'ai bien peur que oui.

Observatus geopoliticus 13/11/2015 00:29

Le pétro-yuan arrive...
http://chroniquesdugrandjeu.over-blog.com/2015/06/petrodollar-le-debut-de-la-fin.html

Pierre Bourdon 11/11/2015 09:04

Le déclin de l'Amérique sur la scéne internationale entraînera un déclin économique très importante à mon avis. Sa perte d'influence réduira les ventes d'armes au profit de la Russie, le dollar $ us comme monnaie d'échange pétrole sera remplacé par d'autres devises. Ces deux éléments sont déjâ en train de se réaliser, et celà titille les É.U.

Observatus geopoliticus 11/11/2015 05:13

Lorsque je parle d'empire US déclinant US, c'est un déclin en terme relatif, un déclin de domination. Mais ce n'est pas un déclin en terme absolu, une implosion du pays. En tout cas, je l'espère pour vous, cher ami.