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Chroniques du Grand jeu

Tension

27 Février 2017 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Moyen-Orient

Les retrouvailles syro-turco-kurdes dans le nord syrien, autour d'Al Bab, ne pouvaient pas ne pas donner lieu à une brusque flambée de tension dont nous avions esquissé la possibilité la dernière fois. On n'a pas été déçu...

Comme prévu, mais à un rythme plus rapide qu'attendu, l'armée syrienne a fait sa jonction avec le territoire kurde, empêchant dorénavant toute avance turco-ASL vers le sud à moins de déclencher une guerre en bonne et due forme, soit contre Damas, soit contre les Kurdes. Finis les rêves sultanesques de percée vers Raqqa, prétexte évidemment à un éventuel redécoupage de la Syrie. Des mois de guerre laborieuse et des dizaines de morts pour se contenter d'une petite bande de quelques kilomètres : l'efficacité ottomane n'est plus ce qu'elle était, ma bonne dame...

Ménage à trois

Zoomons sur la zone. La bucolique poche rurale de Daech (en noir) sera réduite en quelques heures ou quelques jours, guère plus.

Les trois gros bras du nord syrien jouent à touche-touche : l'armée syrienne (rouge), les YPG kurdes (jaune) et l'armée turque aidée de ses supplétifs "modérés" de l'ASL (vert). Or des clashs plus ou moins importants ont déjà éclaté entre les trois !

Jaune vs vert

Aucune surprise, ça fait des mois que le conflit latent dure entre les meilleurs ennemis du monde et que des combats sporadiques éclatent à intervalle régulier. Le franchissement de l'Euphrate par les Kurdes, ligne rouge d'Ankara, n'a toujours pas été digéré par Erdogan qui n'a de cesse de répéter que le prochain objectif est Manbij (voir première carte).

Le problème est que là, il serait tout seul. Les Américains ont d'ors et déjà fait savoir qu'ils continueront à soutenir le Conseil Militaire de Manbij c'est-à-dire, pour parler clairement, les Kurdes. Quant à Damas, le gouvernement a toujours été plus enclin à négocier avec "ses" Kurdes qu'avec les Turcs, vus comme des envahisseurs violant la souveraineté nationale. Le sultan, seul contre tous, franchira-t-il le Rubicon ? Ce serait suicidaire...

Rouge vs vert

L'arrivée des troupes syriennes au sud d'Al Bab a été accompagnée de gros échanges de tirs avec l'ASL turquisée. Apparemment, une première médiation russe a eu lieu hier mais les combats semblent continuer. Si les pertes ne sont pas connues (les chiffres donnés par les "rebelles" sont traditionnellement imaginaires), il est clair que ça chauffe.

Il ne faudrait pas que le führerinho d'Ankara s'obstine, au risque de voir se lever une véritable armée de boucliers devant lui. Après un passager été indien en décembre pour préparer les pourparlers d'Astana, la tension entre l'Iran et la Turquie est maintenant à couper au couteau. En cause, on ne sera pas surpris, Erdogan lui-même et de ses déclarations incendiaires lors de sa visite dans les pétromonarchies mi-février.

La toupie a-t-elle fait un tour de trop ? Un député syrien qui a l'oreille du gouvernement déclare sans ambages qu'en cas de conflit entre l'Iran et la Turquie, Damas prendra évidemment fait et cause pour Téhéran. Le point intéressant ici est qu'il évoque ouvertement la possibilité d'une guerre.

Quant aux Russes, que l'on n'entend plus beaucoup depuis quelques semaines, ils semblent lassés par les atermoiements du sultan. Aucun fait tangible, mais une impression, une sensation qui ressort des déclarations ou des articles. Ankara n'a finalement pas réussi à convaincre Ahrar al-Cham de participer aux pourparlers d'Astana, qui deviennent ainsi une coquille vide. Les armes continuent à passer la frontière turque vers l'Idlibistan, quoiqu'à un rythme moindre. La rencontre Poutine-Erdogan des 9 et 10 mars pourrait bien voir un durcissement certain de Moscou et ce ne sont pas les salamalecs d'Ankara - "notre victoire à Al Bab eut été impossible sans l'aide russe" - qui y changeraient quelque chose.

Rouge vs jaune

Enfin, certains rapports non confirmés ont évoqué quelques escarmouches rapidement maîtrisées entre loyalistes syriens et Kurdes lorsque les premiers ont fait leur jonction avec les seconds (voir plus haut). Rappelons que si les relations ont toujours été excellentes avec les Kurdes d'Efrin (les "Kurdes ouest"), Damas et les "Kurdes est" ont plusieurs fois eu maille à partir.

Toutefois, vu le contexte et la proximité des Turcs, le pragmatisme devrait l'emporter et une alliance de fait surgir de terre. Au grand dam du sultan...

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M 28/02/2017 17:06

Merci pour toute ces analyses, étant d'origine syrienne, avoir des infos construite venant de l'extérieur fait du bien.
Je vois mal le sultan continuer l'effort de guerre en Syrie surtout qu'il se retrouve avec peu d'alliés(les kurdes et les syriens ne s'allieront surement pas à lui). La grande question est maintenant de savoir comment les kurdes soutenu par les américains vont poursuivre leurs opérations. Alliance avec le régime contre daesh ? la division de la Syrie à la fin de la guerre que je vois peu évitable se décide maintenant et une pléiade de choses peuvent se passer... J'ai de la peine à savoir... Le relatif calme des russes après la libération d'Alep et des américains après l'élection de Trump, présage qu'il se trame quelque chose de grand. Excusez mon français approximatif et encore merci pour ce blog.

M 01/03/2017 23:46

Libéré Raqqa est un peu comparable à libérer Berlin lors de la deuxième guerre mondiale. La fin de l'EI signifierait, je pense la fin de la guerre en Syrie, puisque officiellement tout les parties étranger combattent daesh comme alibi. Mettre fin à la guerre = plus de poids dans les discussions post-guerre.

Concernant le lien que vous avez envoyé Observatus geopoliticus, cela me parait assez logique, puisque tout le monde a envie de libérer Raqqa. Pourquoi pas une coalition pour la libérer ?

Les kurdes auront je pense de toute façon plus d'autonomie en Syrie après la guerre puisque Assad est à présent positionné comme défenseur des minorités (chrétienne, chiite, etc..) permettre une sorte de fédération serait à mon avis assez malin. Nous en sommes quoiqu'il en soit pas encore la.

Deux informations intéressante aujourd'hui : les USA accusent les russes et syrien d'avoir bombardé des positions kurde et bag dady(je me permets un peu d'humour comme vous le faites si bien) aurait avoué la défaite de l'EI en Irak(mais est-il encore vivant ou même encore en Irak ?).

Bien à vous

Kevin 01/03/2017 22:08

Bonjour à tous,
J'ai comparé les positions kurdes aux lieux peuplés majoritairement de kurdes, et bien que les cartes du Kurdistan varient selon les sources, ça colle à peu près en Irak, mais pas trop en Syrie: les kurdes ont repris pas mal de terrain à Daesh et sont maintenant bien au delà de leur "terre natale" (par exemple aux portes de Raqqa). J'imagine que ca n'a jamais été leur objectif de contrôler des zones hors Kurdistan historiques? Les populations locales leur serait sans doute de toute façon hostile? Est-ce qu'une fois la guerre finie, tout ce terrain conquis sera autant de poids dans les négociations (+ grande zone géographique rendue au gouvernement syrien = + d'autonomie pour un gouvernement régional kurde)? Sinon, quel est l’intérêt des kurdes à aller se faire tuer pour libérer Raqqa?

Observatus geopoliticus 28/02/2017 22:49

@la grive
Et ? Le rapport entre le budget militaire US et le redécoupage des frontières syriennes ?

la grive 28/02/2017 22:12

La position des américains se définie par leurs actions. Hier leur président a annoncé un plan d'augmentation de 9% des dépenses militaires, soit 54 milliards USD. Pour l'échelle, c'est plus que le budget militaire de la France ou de l'Inde. Ils projettent, entre autre, de renforcer la présence militaire américaine sur le territoire syrien et irakien.
Ils sont là pour rester. Le fait que tout le monde de la région soit opposé à une indépendance kurde est justement une de leurs principales motivations.

Observatus geopoliticus 28/02/2017 21:13

@ La Grive
"Les objectifs des gouvernements syrien et américain sont mutuellement exclusifs"
Plus forcément depuis la fameuse élection de novembre. La position de Washington est l'une des nombreuses inconnues de l'équation : le Deep State prévaudra-t-il ou la nouvelle ligne s'imposera-t-elle ?
Quant à ce que les Américains peuvent offrir aux Kurdes syriens, ça ne va finalement pas très loin. Ne rêvez pas d'indépendance kurde à laquelle tout le monde est opposé dans la région (dont l'allié turc au sein de l'OTAN ou encore l'Irak).
Enfin, il convient aussi de se pencher sur la réalité de ces kurdes syriens et des divisions qui s'y font jour (par exemple PYD vs YPG à propos de Manbij). Le PYD mange pour l'instant à tous les râteliers (US et russe).
Bref, trop d'inconnues pour faire des prévisions...

la grive 28/02/2017 20:23

>M :"La grande question est maintenant de savoir comment les kurdes soutenu par les américains vont poursuivre leurs opérations. Alliance avec le régime contre daesh ?"

De mon point de vue, les objectifs des gouvernements syrien et américain sont mutuellement exclusifs. Une telle alliance nécessiterait donc une défection des kurdes du camp occidental. Leur interrogation serait alors : est-ce que le gouvernement syrien est en mesure de nous offrir plus que les américains ?

Observatus geopoliticus 28/02/2017 17:34

@ M
Ne vous excusez pas, cher lecteur, votre français est excellent et je ne crois pas être le seul à le penser.
A noter que Gérard Chaliand pense que l'offensive kurde sur Raqqa pourrait ne pas commencer cette année : https://francais.rt.com/opinions/34458-il-est-possible-que-bataille-raqqa-commence-pas-avant-fin-ann%C3%A9e
Si tel était le cas, beaucoup de choses sont susceptibles d'arriver d'ici là...
Bien à vous

Loic 28/02/2017 16:44

Tout ça pour ça ! Effectivement la fuite de Daech n'a clairement profité que marginalement aux troupes du Sultan. 6 mois de bataille pour ce maigre territoire, effectivement on aurait imaginé l'armée turque plus efficace. Enfin ils ont quand même réussi à empêcher la jonction entre kurdes de l'ouest et kurdes de l'est mais c'est une maigre consolation quand on voit qu'ils sont maintenant pris au piège, les objectifs de Manbij et Raqqa semblent bien fantaisistes désormais.

Sinon je reviens sur le précédent article sur la situation en Syrak, lorsque vous évoquiez le retrait de Daech d'Al Bab en évoquant un accord secret avec Ankara. Pourquoi un tel accord ? Je pense plus simplement que les hommes en noir ont procédé à une retraite stratégique au moment où les forces loyalistes avançaient justement vers l'est et le lac Assad et menaçaient de refermer le piège sur plusieurs centaines de troupes daechiques. A l'heure ou Raqqa est menacée, je pense que ces centaines de djihadistes ont préféré se replier pour préparer la défense de la capitale du Califat sachant qu'Al Bab même si une forte résistance y a été organisé reste moins stratégique. A suivre.

Kevin 28/02/2017 13:37

Si mes souvenirs sont bons, ca c'est passé à peu près comme vous l'aviez imaginé il y a quelques mois: l'armée syrienne a laissé les turcs faire le sale boulot face a Daesh et a raflé la mise au nez et à la barbe du führerinho.
Amusant surnom par ailleurs... Je vis en Allemagne et j'ai entendu des immigrés turcs surnommer Erdogan "der klein Diktator" :-D

Observatus geopoliticus 28/02/2017 15:19

@ Kevin
On pourrait renommer l'épisode "Sun Tzu et les chiens de faïence"... Quand on voit le mal qu'ont eu les Turcs pour prendre Al Bab, le calcul de Damas n'a sans doute pas été mauvais...

Youssef 27/02/2017 23:51

Avec cette jonction il y'a une retombé stratégique très importante qu'il ne faut pas oublié de la souligner est que le rêve d'un état kurde autonome au nord comme souhaite les kurdes est fini. Les kurdes devront s'adapter à la nouvelle donne du terrain et négocier avec la principale force du terrain maintenant à savoir l'état syrien.

Est ce que le sultan a tout perdu , Pour moi pas totalement parce qu'il a réussi à sauver la face en s'infiltrant dans le nord syrien empêchant ainsi cet état kurde :"La fameuse ligne rouge"

Mais quand je pense que le Sultan a donné tant de mal depuis 2012 pour déstabiliser la Syrie et la faire entrer dans son influence grâce aux mouvements islamistes et qu'il est entrain de rétropédaler en voyant s'insurger une force kurde . Je le lui dis Bravo pour ta médiocrité. Mais il faut pas lui vouloir c'est l'intervention de Poutine qui a totalement redistribuer les cartes sinon ça aller selon son agenda.

Observatus geopoliticus 28/02/2017 15:27

@ Youssef
A défaut de redessiner la Syrie, de faire passer les pipelines pétromonarchiques ou d'affaiblir durablement les Kurdes, Erdogan a effectivement tout juste réussi à empêcher la constitution de 100% du Rojava : Efrin en reste séparé (pour l'instant). Bien piètre consolation...

Madudu 27/02/2017 20:39

Vous êtes fort productif ces derniers jours, et c'est avec plaisir que je lis ces nouvelles du front sud-oriental !

Depuis le temps que nous attendons le dénouement du sac de nœuds diplomatico-militaire qui a suivi la libération d'Alep, peut-être serons-nous bientôt fixés.

A votre avis, quel est le scénario le probable ?

Pour ma part je vois mal la Turquie entrer en guerre contre la Syrie, et je la vois mal avancer sur le territoire des kurdes de l'Est, quand bien même son armée s'y essaierait.

Le véritable enjeux ne se joue-t-il pas entre kurdes de l'Est et syriens désormais, quand à ce qui adviendra des territoires kurdes et des territoires qui seront bientôt repris à DAESH ?

Observatus geopoliticus 27/02/2017 21:04

Merci, cher Madudu. Comme vous, je vois mal les Turcs entrer en guerre ouverte. Erdogan râlera, persiflera, fera pipi et se roulera dedans, mais il s'en tiendra sans doute là.
L'enjeu que vous citez est effectivement le bon ; là entreront en compte les relations américano-russes...

Henrietta 27/02/2017 20:25

Bonsoir Observatus,

Et bravo pour cet excellent article, comme d'habitude. ^^

Quelques questions me viennent en tête cependant... Savez vous comment chaque camp pérennise ses conquêtes ? Laissent-ils des troupes sur place au risque d'affaiblir leurs forces au front ? Sont-ils suivis par une foule d'administrateurs et de policiers ? Parce que c'est bien beau de botter le cul de ses ennemis dans une ville, mais si c'est pour que d'autres (voire les mêmes) reviennent sitôt qu'on est engagé dans de nouveaux combats, ça me semble un peu vain. ^^

Yom 28/02/2017 11:17

Je réitère la remarque que j’avais faite dans les commentaires d’un autre billet sur la relative modestie des effectifs impliqués dans ces batailles.

Ces effectifs, déjà modeste pour des « batailles », permettent encore moins d’envisager des occupations de terrain.

D’ailleurs, cela me fait penser que notre presse évaluait, l’année dernière, à entre 30000 et 50000 le nombre de « guerriers du califat ». Je me demande où nous en sommes aujourd’hui entre les défections et les pertes sur le terrain (et les éventuels nouveaux recrutements, dont les sources doivent cependant se tarir depuis les reverts de l’année écoulée).

Observatus geopoliticus 27/02/2017 21:07

@ Henrietta
Merci, chère amie. Effectivement, votre question est pertinente car elle touche à plusieurs événements de ces derniers mois. Globalement, les forces régulières ont plus de mal à tenir un territoire conquis ; on l'a vu à Palmyre où l'armée syrienne, appelée ailleurs, n'avait laissé que 1 000 hommes pour tenir la ville face à 5 000 petits hommes en noir.
Les djihadistes, qu'ils soient daéchiques ou "modérés", piègent tout : maisons, voitures, rues, livres... Ce qui, avec leur fanatisme, leur permet de tenir l'endroit avec relativement moins d'hommes.

Alaric 27/02/2017 20:02

"La rencontre Poutine-Erdogan des 9 et 10 décembre"
ne s'agit il pas plutôt de mars ?

apparemment la poche daechique est déjà nettoyée . M'est avis que l'EI a abandonné les environs d'Al Bab pour se regrouper vers le bastion le plus proche, Deir Afeir, qui est menacé par l'armée syrienne

merci encore pour vos analyses cher OG

Observatus geopoliticus 27/02/2017 21:08

@ Alaric
Merci, cher oeil de lynx, ma fourche avait langué...