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Chroniques du Grand jeu

Shiva n'aime pas le dollar

1 Mars 2016 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Russie, #Sous-continent indien, #Economie, #Etats-Unis

Shiva n'aime pas le dollar

Encore un coup dur pour le billet vert, donc pour l'interventionnisme américain...

Comme nous l'expliquions il y a quelques mois, l'utilisation du dollar dans les échanges commerciaux planétaires donne aux Etats-Unis le privilège inouï de vivre au-dessus de leurs moyens et de faire financer leurs guerres par le reste du monde.

Bretton Woods, 1944

Alors que la poussière du débarquement de Normandie venait à peine de retomber et que la guerre contre l’Allemagne était loin d’être terminée, les Etats-Unis réunirent une quarantaine de pays à Bretton Woods pour préparer leur domination future. Contrairement à la Première guerre, leur intervention dans le second conflit mondial n’avait rien de débonnaire. C’était décidé, ils allaient s’intéresser aux affaires du monde. Et pour ce pays pétri d’idéologie messianique, convaincu d’être "la nation indispensable", s’intéresser au monde équivalait à le dominer.

Ce 22 juillet 1944, les délégués signèrent ni plus ni moins la domination universelle du dollar pour les décennies à venir, organisant le système monétaire international autour du billet vert. Parmi les nouveautés, un FMI et une Banque mondiale prêtant tous les deux uniquement en dollars, obligeant ainsi les pays demandeurs à acheter de la monnaie américaine, donc indirectement à financer les Etats-Unis. Le dollar était la pierre angulaire de tout le système, intermédiaire unique et indispensable pour demander un prêt, acheter de l’or et bientôt acheter du pétrole (pétrodollar en 1973). De Gaulle s’élevait déjà contre cette capacité inouïe de l’Amérique à "s’endetter gratuitement", donc à faire financer sa domination sur les autres par les autres. Giscard, qui n’avait pourtant rien d’un marxiste anti-impérialiste, parlait de "privilège exorbitant". Nixon répondait : "notre monnaie, votre problème".

On ne peut certes pas résumer les causes de la domination états-unienne de l’après-guerre au seul statut de sa monnaie, mais celui-ci a joué un rôle crucial. C’est ce que Washington est en train de perdre…

[Pour des explications détaillées, voir par exemple cette vidéo à partir de 4min30].

Bien de l'eau a coulé sous les ponts depuis Bretton Woods. A partir du moment où il a pleinement réalisé que le Grand jeu ne s'arrêterait jamais et que les Etats-Unis n'auront de cesse de vouloir disloquer l'Eurasie et, si possible, la Russie elle-même, Poutine a sonné la grande charge mondiale de la dédollarisation, accompagné dans cette croisade par les tenants de l'ordre multipolaire. Nous avons régulièrement rapporté sur ce blog les différents abandons du dollar : Russie bien sûr, mais aussi Chine, Brésil, Argentine, Afrique du Sud, Canada et Australie dans leurs échanges avec la Chine, Turquie même (!), Egypte... Le mouvement se fait pas à pas et prendra encore du temps, mais il est inéluctable.

Début février, l'Iran avait exigé des euros et non des dollars pour l'achat de son pétrole (si les Américains comptaient amadouer Téhéran avec la levée des sanctions, c'est raté...) C'est maintenant au tour de l'Inde de souhaiter commercer dans leurs monnaies respectives avec la Russie. Un autre clou sur le cercueil de l'hégémonie du billet vert...

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Loulou 02/03/2016 16:53

Cher Observatus,

Merci pour cette information sur l'Inde et la Russie.

Remarquons néanmoins que sur le plan de la diversification monétaire, on est encore souvent dans le domaine de la volonté. On "désire" commercer en rouble-roupie.
C'est plus difficile de calculer combien de roupies ont besoin les Russes et combien de roubles ont besoin les Indiens, puis d'inciter les entreprises à les utiliser.

Tout cela va prendre du temps.

Dans l'idéal, le DTS du FMI aurait pu remplacer le dollar dans le commerce international mais les Etats-Unis n'en veulent (et je pense qu'il y a un danger à donner tant de pouvoir à une espèce de banque mondiale ultra centralisée).

Si on regarde les dernières données de Swift, en 2015, 80% des transactions mondiales se sont faites en dollar. Les transactions en yuan ont explosé en Extrême-Orient mais il n'équivalait l'an dernier qu'à 2% des transactions mondiales.

Voici un exemple qui explique le pourquoi du comment :
une boite brésilienne veut acheter des produits chinois. Si elle s'endette localement en réal, elle devra débourser 10% d'intérêts. Et elle n'est pas sûr que ses vendeurs chinois acceptent des réals. Qu'est-ce qu'elle fait ? Elle s'endette en dollars à des taux beaucoup plus faibles, et avec l'assurance qu'on lui prendra cette monnaie.

Je donne cet exemple sciemment : depuis 2009, il y a plus de 3000 milliards de dollars empruntés par des non Américains. En tout, la dette en dollars contractée par des non-Américains équivaut à près de 7000 mds aujourd'hui dans le monde.

Bref, on n'est pas encore rendu... Mais la volonté est là, elle est affichée avec force par les Russes notamment, et nous ne reviendrons plus en arrière.

Observatus geopoliticus 03/03/2016 22:33

Merci pour votre long et intéressant message, cher ami.
Il convient de distinguer deux choses :
- nous ne sommes plus dans le domaine de la volonté en ce qui concerne les échanges entre un certain nombre de pays : Russie et Chine, Brésil et Argentine etc. sont déjà passés aux monnaies nationales.
- d'autres, bien qu'irréversibles, sont encore à l'état de projets, comme le présent accord entre New Dehli et Moscou. Cela prendra un peu plus de temps.
Bien à vous

Nostradamus 02/03/2016 00:22

Le fait que le Dollars tombe et soit de moins en moins utilisé en Eurasie, n'est-ce pas une chance inouie pour l'Euro de s'imposer comme valeur référence, moins forte que le $ jadis mais prépondérante ?
Je vois mal le Yuan de la Chine, du fait de la transition économique de son marché intérieur, s'imposer partout. Le Rouble de même vu le manque de modernité de l'économie Russe comparé à l'Europe Occidentale.
On peut imaginer des échanges Russe/Chine/Iran signés en Euro ? Un bon moyen pour les joueurs d'échecs Eurasiatique de pousser en avant l'euro.

Observatus geopoliticus 02/03/2016 05:23

A moins que l'euro ne soit un dérivé du dollar et que, traité transatlantique aidant, les deux monnaies ne fassent plus qu'une...

Jacques Heurtault 02/03/2016 00:04

Je me souviens d'une anecdote tout à fait parlante ... J'ai voulu visiter les lieux où s'étaient négociés les fameux accords de Bretton Wood. Hôtel particulièrement luxueux! Entrée gratuite ... mais parking payant : 11 dollars! J'en suis resté estomaqué ... J'ai refusé de me soumettre à cet abus!

Observatus geopoliticus 02/03/2016 05:22

Ou comment se faire financer sans en avoir l'air... C'est en effet tout à fait parlant.