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Chroniques du Grand jeu

Propagaz

17 Février 2016 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Gaz, #Etats-Unis, #Europe, #Russie, #Caucase

Propagaz

Quittons momentanément la Syrie, où les forces loyalistes continuent de gagner du terrain, pour nous pencher sur une (pas si) étonnante nouvelle. C'est le genre d'information qui passe totalement inaperçue du grand public et qui en dit très long sur les enjeux de notre époque. Mais au préalable, un petit rappel est nécessaire sur l'importance du gaz et du pétrole dans le Grand jeu :

Aussi important sinon plus que les ressources elles-mêmes, c’est leur acheminement par les gazoducs et oléoducs et le moyen d’influence qui en découle qui cristallise les tensions et les grandes manœuvres, ce que d’aucuns nomment la géopolitique des tubes. Complétant la pensée de Mackinder, un nouvel axiome est apparu : « Qui contrôle les sources et les routes d’approvisionnements énergétiques mondiales contrôle le monde. » C’est particulièrement vrai pour les Etats-Unis dont les stratèges sont conscients de l’inévitable déclin américain : le monde est devenu trop vaste, trop riche, trop multipolaire pour que les Etats-Unis puissent le contrôler comme ils l’ont fait au XXème siècle. Du Projet pour un nouveau siècle américain des néo-conservateurs au Grand échiquier de Brzezinski, une même question prévaut en filigrane : comment enrayer ce déclin, comment le retarder afin de conserver aux Etats-Unis une certaine primauté dans la marche du monde ? La réponse, qui n’est certes pas ouvertement explicitée, passe par le contrôle de l’approvisionnement énergétique de leurs concurrents. « Contrôle les ressources de ton rival et tu contrôles ton rival », Sun Tzu n’aurait pas dit autre chose. Et c’est toute la politique étrangère américaine, et subséquemment russe et chinoise, de ces vingt-cinq dernières années qui nous apparaît sous un jour nouveau.

Les pipelines jouent ainsi un rôle crucial, leur tracé étant la matérialisation sur le terrain des objectifs stratégiques de leur promoteur. Les tubes russes sont autant de flèches visant à percer le Rimland afin de gagner les marchés de consommation européen ou asiatique. Ceux promus par les Américains courent le long de ce même Rimland et tentent d’isoler la Russie tout en contrôlant l’approvisionnement énergétique de leurs « alliés », européens notamment, pour garder un levier de pression sur eux. L’équation est encore compliquée du fait de l’irruption chinoise ainsi que l’émergence d’autres acteurs : Turquie, Inde, Pakistan, Iran, Japon…

La bataille pour les sources et les routes énergétiques combinée à la domination du Heartland et du Rimland, sont les éléments constitutifs de ce nouveau Grand jeu qui définira les rapports de force mondiaux pour les siècles à venir.

A cet égard, nous avons déjà expliqué que :

Le Grand jeu énergético-eurasien, ou Guerre froide 2.0, ne se déroule pas uniquement sur la scène stratégique, diplomatique ou militaire : la guerre de l'information y a toute sa part [notamment] la désinformation économique. Cela peut surprendre de prime abord mais il n'y a en fait rien d'étonnant à cela : les décideurs économiques sont au moins aussi importants que les opinions publiques ; les influencer pour qu'ils prennent des décisions favorables aux intérêts de tel ou tel relève de la logique la plus élémentaire. C'est particulièrement vrai dans le domaine de l'énergie... L'offensive américaine contre les hydrocarbures russes se matérialise autant dans les salles de rédaction que sur le terrain. C'est une désinformation policée, intelligente, mêlant habilement le vrai au faux dans des journaux qui n'ont rien de tabloïds.

Le secteur énergétique, terriblement stratégique, est sans doute celui où la désinformation atteint des sommets. Nous sommes en présence d'une intense propagande énergétique pilotée depuis certaines officines de l'empire qui, avec à un lobbying certain, vise à convaincre les vassaux récalcitrants de la viabilité de projets favorables aux desseins stratégiques américains. Les vassaux n'y croient sans doute pas mais font semblant, c'est leur rôle... Les Européens sont médaille d'or dans cette discipline.

Du gaz azerbaïdjanais à peu près inexistant à l'inénarrable TAPI censé traverser comme une fleur le chaos afghan, en passant par l'amusant et mélomane Nabucco (enterré depuis), on ne compte plus les cas de propagande énergétique visant à torpiller les projets russes ou iraniens.

Nous en arrivons maintenant à notre intéressante nouvelle...

Début février, on pouvait lire qu'une compagnie US, Frontera, avait découvert d'extraordinaires réserves de gaz en Géorgie. Le pays chouchou de l'OTAN allait devenir totalement indépendant et même, d'ici trois à cinq ans, exporter son or bleu vers la Turquie et l'Europe ! Ouf, nous sommes sauvés, le camp du Bien se défera de l'emprise énergétique du grand méchant ours russe. Alléliua !

Sauf que...

Le ministre géorgien de l'énergie lui-même balaie cette farce d'un revers de la main, passablement énervé qu'il est devant les duperies répétées de la firme en question. Les "découvertes sensationnelles" de Frontera sont du vent en boîte, la compagnie américaine n'en étant pas à son coup d'essai. Bien sûr, il y a des causes immédiates à ces pipeaux répétés (spéculations boursières etc.) Mais derrière ces pitoyables menées apparaissent évidemment en filigrane notre bonne vieille désinformation énergétique et la volonté de containment gazier de la Russie.

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theuric 18/02/2016 21:52

Nous allons droit vers ce qui ressemblerait fort à un effondrement économique d'une ampleur inconnue jusqu'alors dont l'épicentre ne peut que se situer aux U.S.A., ne pouvant que s'étendre à l'ensemble du système économique international.
Sa puissance pourrait être telle que cela pourrait stopper pour un temps indéterminé le commerce mondial, routier, maritime, aérien, celui-ci étant déjà dans une situation très inconfortable.
Un événement de cet acabit ne pouvant que transformer l'équilibre géostratégique des forces qui se font face actuellement.
Quel impacte, à votre avis, peut avoir cette situation sur les décisions des différents acteurs au Proche-Orient et ailleurs?

Observatus geopoliticus 19/02/2016 14:15

Cher Theuric,
je suis moins au fait de la géo-économie que de la géopolitique pure. Il semble cependant que les pays qui résisteront le mieux à la crise mondiale sont ceux qui sont habitués à "souffrir", ceux dont la population est encore prête à accepter les privations. Russie plus qu'Occident, Iran plus qu'Arabie saoudite...

AlainCo 18/02/2016 18:18

C'est la fin de la guerre des tuyaux.
Lisez la tribune 12 fév, page 10-11
https://www.lenr-forum.com/forum/index.php/Attachment/494-2016-02-11-LaTribune-pdf/


ce n'est que le nième article sur ce sujet (Fortune, Aftenposten, Nikkei, Atlantico, Forbes, Elforsk Perspektiv, Times of India, Current Science, et a un moindre degré FT, Time Magazine)...

la capacité d'aveuglement est presque infinie... ca tiendra combien de mois?

EM 19/02/2016 09:52

La fusion et les filières de fission aux thorium sont de réelles promesses. Mais pas d'énergie bon marché. D'électricité bon marché. C'est TRES loin d'être la même chose, comme les journalistes se tuent à...ne pas le répéter, et à confondre les deux. Comme certaine ministre en charge de la COP21 actuellement...

Observatus geopoliticus 18/02/2016 18:42

Depuis le temps que l'on annonce une révolution énergétique"... LOL

EM 18/02/2016 14:00

Comme prévu, l'attentat d'Ankara est attribué (peut être à raison, même si le fait que ce soit un kamikaze...) au PKK et au YPG.

Observatus geopoliticus 18/02/2016 18:51

Eh oui, c'était cousu de fil blanc. La police qui trouve le coupable seulement 12 heures après l'attentat, c'est un peu gros, même pour la presse du camp du Bien qui prend la pseudo-info avec des pincettes d'après ce que j'ai pu lire.
Ceci dit, le professionnalisme de l'opération et le ciblage d'un bus militaire ne rend pas du tout impossible la thèse du PKK (plus que des YPG).
Bien à vous

Kevin 18/02/2016 11:18

Bonjour,
Heureusement qu'entre les mensonges flagrants des médias de masse et les complots délirants de conspirationnistes comme Alain Soral, il y a des gens modérés comme Michel Collon ou Olivier Berruyer. Le problème, c'est que ces derniers subissent des campagnes de dénigrement pour essayer de les faire passer soit pour des bisounours soit pour des fachos (cf. Etienne Chouard, qui a fini par se lasser d'être traité "d'extrême-droite" et a jeté l'éponge...). D'ailleurs, craignez-vous que vos textes soient repris par des gens mal intentionnés?

Observatus geopoliticus 18/02/2016 18:49

Cher Kevin,
je ne peux rien au fait que mes textes soient repris par des sites peu recommandables. Cela a déjà été le cas à plusieurs reprises, parfois sans ma permission. D'une certaine façon, c'est la (non-)loi de l'internet.
Il m'est arrivé d'écrire à tel ou tel site pour lui demander de cesser ce plagiat, mais je ne peux écrire à tout le monde...
Bien à vous

Francois 18/02/2016 18:21

C'est le but même des médias, le top c'est de passer une bonne dizaine de couches de propagandes faisant croire que les médias disent la vérité, et la magie, le peuple voit ses décideurs aller faire la guerre en applaudissant

Francois 17/02/2016 23:26

Bonjour et merci pour tous vos articles, ils sont vraiment de très haut niveau. Avec tous ces projets américains avortés et l'absence totale de politique européenne énergétique, pensez vous que les approvisionnements européens pourraient être à terme remis en cause ? Pensez-vous aussi que la russie et ses alliés pourront faire pression sur l'AS pour qu'ils mettent fin à la période de soldes sur le pétrole ?
Très bonne soirée
François

Observatus geopoliticus 18/02/2016 18:47

Merci, cher ami.
A vos deux questions, je répondrais "non mais..."
1. Les dirigeants européens ne sont absolument pas dupes des manigances américaines, mais ils se doivent de dire amen en public. D'où ce petit jeu lancinant : je fais semblant de me soumettre au lobbying US mais je ne dis soudain pas non à un gazoduc russe (Nord Stream 2)... Les vassaux doivent ménager la chèvre et le chou ; ils sont tenus par les c...... par Washington mais attendent le moment favorable pour avoir des flambées d'indépendance.
2. La Russie a peu de moyens de pression sur l'AS. Toutefois, les deux pays semblent être parvenus à un pacte il y a deux jours pour interdire tout surplus productif, stabilisant ainsi les cours.
Bien à vous