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Chroniques du Grand jeu

Le ton monte entre Bagdad et les Américains

30 Octobre 2015 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Moyen-Orient, #Etats-Unis, #Russie

Contexte

Les Etats-Unis ont "libéré" l'Irak en 2003, donnant le pouvoir à la majorité chiite dont la première action fut de se précipiter dans les bras de l'Iran chiite voisin. Pendant que George Dobbelyou se mordait les doigts, ses alliés des pétromonarchies fondamentalistes sunnites se prenaient la tête à deux mains devant cette bourde stratégique qui créait un arc chiite continu de Beyrouth à Téhéran. Les grassouillets cheikhs du Golfe ont alors pensé, de concert avec le chef d'orchestre américain désormais dégrisé, à un plan machiavélique (ou wahabitique, en tout cas apocalyptique) consistant à créer un sunnistan permettant de casser l'arc chiite, et accessoirement - business is business - de faire passer de gigantesques pipelines à destination de la Turquie et de l'Europe. Le printemps arabe syrien fut l'occasion rêvée. On connaît la suite : rebelles de moins en moins modérés, Al Nosra, Etat Islamique enfin qui, pris d'une soudaine fringale, avalait la moitié Ouest de l'Irak et la moitié Est de la Syrie... Bagdad dépendait pour sa défense des Etats-Unis, c'est-à-dire de ceux-là même qui avaient indirectement créé cette situation. Bref, les Irakiens ruminaient ferme, n'attendant rien de bon du double jeu américain, jusqu'à ce que ces diables de Russes interviennent en Syrie, allumant un immense espoir qui s'est répandu comme une traînée de poudre de Bagdad à Kerbala, où la Poutinemania bat son plein.

Le ton monte entre Bagdad et les Américains

Le ping pong Bagdad-Washington

Le retournement de l'Irak se déroule à une vitesse surprenante, chaque jour ou presque amenant son lot de surprise, à la grande rage des Etats-Unis qui essaient, tant bien que mal, de colmater les brèches. Trop peu, trop tard...

Fin septembre : l'Irak se joint au centre de partage de renseignement, dont le siège est d'ailleurs à Bagdad, mis en place par la Russie, l'Iran et la Syrie pour mener la guerre contre l'EI et autres groupes djihadistes. A noter que les conséquences ne se font pas attendre car, deux semaines plus tard, l'aviation irakienne manque de tuer le calife auto-proclamé Al Baghdadi dans un raid d'où les Américains étaient totalement absents.

Début octobre : le premier ministre irakien Haider al-Abadi fait un appel du pied à Moscou en accueillant favorablement la possibilité de frappes russes contre Daech sur le territoire irakien.

Mi-octobre : pris de court et en mode panique, Washington dépêche en urgence le général John Allen, le coordinateur de la coalition internationale anti-Daech, pour exprimer "les préoccupations" d'Obama. Comme ça ne suffit apparemment pas, le général Dunford traverse l'Atlantique pour poser un ultimatum aux Irakiens : soit nous, soit les Russes. Une guerre à 4 000 milliards de dollars et plusieurs milliers de GI morts pour en arriver à ces enfantillages... Bagdad fait mine de se plier à la mise en demeure américaine.

Quelques jours plus tard, les instances irakiennes autorisent quand même les Russes à bombarder les convois de Daech "en provenance de Syrie", cette dernière précision servant à sauver la face des Américains et de ne pas les provoquer frontalement. Mais les faits sont là : Bagdad a de fait autorisé les Sukhois à frapper sur le territoire irakien.

D'où le curieux et puéril épisode du 22 octobre : le raid US avec caméra GoPro contre une petite prison provinciale de l'EI, surmédiatisé dans la presse atlantiste. Après 13 ans d'occupation et 15 mois de bombardements homéopathiques sur Daech, qu'est-ce donc, sinon une tentative désespérée des Américains de montrer que, oui, oui, eux aussi peuvent lutter contre le terrorisme...

Ca n'a en tout cas pas impressionné Bagdad qui a déclaré assez sèchement il y a deux jours que l'Irak n'avait pas besoin d'opérations terrestres américaines sur son territoire et ne les souhaitait pas. Direct dans les dents.

La réalité est que l'Irak est en train, si ce n'est déjà fait, de sortir de la sphère d'influence US, comme tant d'autres pays. So long, uncle Sam...

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Ishtar 10/11/2015 10:55

Je découvre avec moultes plaisirs ,chaque jour,vos nombreux articles de grandes qualités et clairvoyants.
Un véritable vent de fraicheur soufflant dans cet océan médiatique ou les médias mainstreams se fourvoient depuis si longtemps avec delectation.
merci a vous
keep going

Observatus geopoliticus 10/11/2015 13:32

C'est moi qui vous remercie, chère déesse babylonienne. Je le répète souvent mais c'est un plaisir de partager ces moments d'intelligence avec vous, lecteurs assoiffés de vérité et de connaissance.
Bien à vous

ZZZ 31/10/2015 18:53

Bien analysé,bien écrit,bravo.J'ajouterais deux remarques.Le mouvement d'humeur des Irakiens s'explique aussi par le fait que ces ânes(ou ces diables ?) du Pentagone ont bombardé récemment "par erreur" des dizaines de combattants irakiens anti-Daesh.L'autre remarque concerne le montage de la photo du film sur Laurence d'Arabie avec Poutine en lieu et place de Laurence.Certes,cette photo est de l'ordre de l'humour mais si on prenait les choses au sérieux,il y a là un contresens.En effet,Laurence d'Arabie était un agent britannique qui a utilisé et trahi les arabes de la région contre l'Empire ottoman tandis qu'à mon sens, Poutine n'est pas animé par cette pathologie de la trahison.

Observatus geopoliticus 31/10/2015 21:12

Tout à fait d'accord pour Lawrence of Poutinia, c'était un trait d'humour.
Pour le bombardement, je l'ai effectivement lu mais j'hésitais à en parler car on ne peut être tout à fait sûr de ce que disent les milices chiites irakiennes qui ont parfois (et seulement parfois) tendance à inventer ou exagérer les choses. Dans le doute, je me suis abstenu...
Bien à vous et merci, cher ami.

Pierre Bourdon 31/10/2015 07:08

J'adore vos articles sur le sujet de ce Grand jeu du Homeland. Avec les pointes d'humour que vous y apportez rendent la lecture encore plus intéressante.

Observatus geopoliticus 31/10/2015 13:19

Merci cher ami, c'est un plaisir.