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Chroniques du Grand jeu

Guerre et paix

25 Octobre 2015 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Russie, #Etats-Unis, #Moyen-Orient, #Europe, #Economie

Guerre et paix

Moins longues que le chef-d'oeuvre de Tolstoï mais tout aussi intéressantes, les discussions du club Valdaï, Davos géopolitique annuel sur les bords de la Mer noire, sont toujours riches d'enseignement. Poutine y fait chaque fois une intervention, sans langue de bois et qui a le mérite d'exposer la vision russe du monde, qui devient de plus en plus celle d'un nombre croissant de pays dont l'Occident se déconnecte.

En pleine crise syrienne, alors que les plaques tectoniques de la géopolitique bougent et remodèlent le Moyen-Orient en profondeur, que la Russie revient en force tandis que l'empire reflue, prisonnier d'une politique schizophrénique due à ses contradictions et compromissions depuis plus d'un demi-siècle, cette XIIème édition était très attendue. Elle n'a pas déçu... Vladimirovitch n'a pas mâché ses mots et certains petits génies de Washington ont dû entendre leurs oreilles siffler.

Sur la Syrie, le maître du Kremlin s'en est donné à coeur joie : "Il est toujours difficile de mener un double jeu : lutter contre les terroristes et, dans le même temps, en utiliser certains pour avancer sur l'échiquier du Moyen-Orient. Il est impossible de vaincre le terrorisme si on utilise une partie des terroristes pour renverser des régimes que l’on n’aime pas."

Feu Ben Laden sera bien d'accord, lui que Reagan nourrissait au biberon. On a assez parlé ici des liaisons dangereuses entre l'Occident, les pétromonarchies fondamentalistes, un sultan de plus en plus dément à Ankara et les groupes djihadistes/takfiristes/salafistes (rayez la mention inutile) soutenus par tout ce beau petit monde en Syrie. Poutine a beau jeu d'ironiser : "est-ce que les terroristes "modérés" décapitent de façon modérée ?" L'armée de conseillers en communication de l'administration Obama n'a pas encore trouvé la réponse...

Guerre et paix

Enfonçant le clou à Vienne, le malicieux Lavrov s'est permis de moquer presque ouvertement les vieilles lunes américaines : "Nous sommes prêts à apporter un soutien aérien à des groupes d'opposition, y compris l'Armée syrienne libre [celle qu'il appelle l'armée fantôme], dans leur lutte contre l'EI, mais les Etats-Unis ont été incapables de nous fournir des renseignements sur l'emplacement des uns et des autres". Pan, dans les dents. C'était facile, Sergueï... Evidemment, il n'est pas sans savoir, comme tout un chacun, que les uns n'existent quasiment plus tandis que les Américains bombardent les autres avec beaucoup de parcimonie.

Il y a deux semaines, c'est Poutine lui-même qui ironisait sur le fait que les "partenaires" (= les dirigeants américains) avaient de la "bouillie d'avoine" dans le cerveau. Quelle assurance des Russes. Rarement depuis des années, des décennies même, on les aura vus aussi sûrs d'eux-mêmes. Il faut dire qu'au Moyen-Orient, tout, absolument tout va dans leur sens en ce moment.

En Irak, les Etats-Unis ont dépensé 4 000 milliards de dollars, envoyé des centaines de milliers de soldats (4 500 sont revenus entre quatre planches) et des milliers d'avions. Résultat : le chaos, la guerre civile, l'apparition d'Al Qaeda puis de l'Etat Islamique, le pouvoir donné aux chiites donc indirectement à l'adversaire iranien, la création d'un arc chiite affolant les alliés US de la région qui se méfient désormais des folies washingtoniennes... En un mot, un f-i-a-s-c-o absolu.

En Syrie, les Russes ont envoyé quelques dizaines d'avions et d'hélicoptères pour une intervention au coût très supportable de 4 millions par jour. Résultat : les portes du Moyen-Orient s'ouvrent devant Moscou ! Qu'on l'aime ou non, force est de reconnaître que Poutine est un Midas des temps modernes, digne héritier de Richelieu et de Bismarck. Et comme les Russes sont férus d'histoire, leur leader caracole dans les enquêtes d'opinion : 90% de popularité, nouveau record battu.

La zone d'exclusion aérienne manigancée par la bande turco-américaine s'est du jour au lendemain transformée en no fly zone russe, au grand dam de l'OTAN qui couine sur la véritable "bulle russe" qui se met en place au-dessus de la Syrie. Le système anti-aérien air-terre-mer n'est d'ailleurs qu'une partie de ce dispositif d'un genre nouveau et qui désespère le Pentagone. Les Russes ont débarqué avec de très sophistiqués systèmes électroniques de brouillage ou de détection qui analysent et paralysent tout, rendant ses avions invisibles ou les communications otaniennes ineffectives. C'est par exemple ce qui a permis aux bombardiers russes d'arriver incognito en Syrie ou à Assad d'aller tranquillement trinquer au Kremlin. Les généraux US en sont muets de stupeur.

Désormais, une mouche qui vole à Alep ou Palmyre sera repérée à Lattaquié. Et dire qu'il y a quelques mois encore, le couple américano-turc mettait au point un projet de domination des airs au-dessus de la Syrie... Erdogan en a avalé son loukoum de travers. Les Sukhois sont maîtres absolus du ciel syrien et continuent leurs bombardements des terroristes modérés chers à l'Occident : 285 cibles touchées ces trois derniers jours. Les frères séparés - Al Qaeda et Daech - et maintenant affolés en viennent même à se demander s'ils ne vont pas se rabibocher.

Si la reconquête de la Syrie par l'armée loyaliste et ses alliés hezbollahi et iraniens prendra encore du temps, elle est désormais inévitable ; les rebelles viennent de perdre en quelques semaines des années d'armement patiemment constitué. Les chars syriens reprennent peu à peu position à la frontière syro-turque, condamnant à terme l'approvisionnement via Ankara (un autre loukoum pour le sultan du sarin...)

Mais c'est surtout sur le plan diplomatique que l'intervention russe a tout bouleversé. Les Américains se prennent gifle sur gifle. Israéliens et Saoudiens se précipitent affolés à Moscou pour savoir ce que le boss a décidé, Washington n'est même plus consulté. Sentant le vent tourner, la Jordanie demande elle aussi son centre de coordination avec les Russes, sur le modèle du centre de Bagdad qui a déjà permis à l'Irak de faire des progrès considérables dans la lutte contre l'EI.

Irak justement. Nous avions mentionné il y a quelques temps la possibilité que, après demande officielle de Bagdad à Moscou, les avions russes bombardent l'EI en Irak. Humiliation absolue pour les Etats-Unis qui sont censés avoir libéré le pays... Les Américains ont tellement senti le danger qu'ils ont dépêché en catastrophe le général Dunford à Bagdad pour pondre un ultimatum assez infantile : c'est soit nous, soit les Russes. Washington en mode panique... Ce qui n'a apparemment pas spécialement impressionné les Irakiens qui semblent avoir donné l'autorisation aux avions russes de bombarder Daech sur leur territoire !

S'il est peut-être (encore) exagéré de dire que la Russie a pris le Moyen-Orient des mains américaines, il est sûr que le déplacement, ces dernières semaines, des plaques tectoniques laisse rêveur...

Et il y a l'Iran.

Poutine à Valdaï : "La menace nucléaire de l’Iran n’a jamais existé. Les Etats-Unis ont tenté de détruire l’équilibre stratégique [avec le bouclier anti-missile, ndlr] et de faire évoluer le rapport des forces en leur faveur pour dicter leurs volonté à tous, concurrents géopolitiques ou alliés".

Effectivement, le mythe de la menace nucléaire iranienne n'était qu'un vulgaire prétexte de l'administration Bush pour installer en Europe de l'est le bouclier anti-missile, tourné évidemment contre la Russie. Les Européens ont à l'époque gobé, comme ils gobent tout ou, pire, font sembler de gober sans rien dire. Question à 1 000 sesterces : maintenant que les Etats-Unis ne considèrent subitement plus l'Iran comme une menace nucléaire, croyez-vous qu'ils vont retirer ce bouclier ?

Poutine, encore : "Certaines puissances [suivez mon regard] semblent croire qu'il y a un moyen d'enlever le mot "mutuelle" de "destruction mutuelle assurée". C'est un scénario extrêmement dangereux, y compris pour les Etats-Unis. La dissuasion des armes nucléaires semble perdre de sa valeur et certains s'illusionnent en pensant que l'un des deux camps peut vaincre sans souffrir de conséquences dramatiques et irréversibles." Les Folamour de Washington sont prévenus...

Quant à l'Iran, qui ne sert désormais plus de prétexte fallacieux au bouclier anti-missile, sa lune de miel avec Moscou est à la hauteur de la désillusion de l'administration Obama qui espérait sans doute, avec l'accord sur le nucléaire, intégrer Téhéran dans son giron et l'écarter du grand mouvement de rapprochement eurasien. Et bah c'est raté, et drôlement raté...

En l'espace de quelques jours : accords sur des projets d'infrastructure (dont une ligne ferroviaire. Eurasie, Eurasie) d'une valeur de 40 milliards, établissement d'une banque commune pour favoriser les échanges (qui se feront évidemment en monnaies locales. Dédollarisation, dédollarisation). Cerise sur le gâteau, l'Iran va participer la banque des BRICS.

Leur future victoire en Syrie rapprochera encore Moscou et Téhéran, qui entrera bientôt, sous les auspices chinoises, dans l'Organisation de Coopération de Shanghai.

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