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Chroniques du Grand jeu

Omar m'a tueR

31 Juillet 2015 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Asie centrale, #Chine, #Etats-Unis

Que de nouvelles en provenance d'Afghanistan, centre géographique de l'Eurasie et son trou noir politique...

A peine annoncé le second round de négociations entre le gouvernement afghan et les Talibans, l'on apprend que le Mollah Omar est en fait mort il y a deux ans dans une clinique de Karachi. Les autorités pakistanaises ne pouvaient évidemment pas ne pas savoir : 20 ans après les avoir créés, dans les années 90, Islamabad contrôle toujours plus ou moins les Talibans par le biais de l'ISI, le puissant service secret pakistanais.

Figure ô combien élusive, échappant à la fois aux caméras et aux avions américains sur sa Harley Talibanson, l'ami Omar était un chef respecté et suivi. D'après certains, sa mort pourrait entraîner la défection de plusieurs commandants taleb préférant rejoindre l'Etat Islamique, dernier venu sur la scène afghane. D'autant plus que le remplaçant d'Omar, désigné à l'unanimité par la choura de Quetta, est le Mollah Mansour, plutôt favorable à des négociations avec Kaboul. Ce dernier est pourtant loin d'être un guignol : gouverneur de Kandahar et ministre de l'aviation du gouvernement taliban avant l'invasion américaine de 2001, il était ensuite chargé de l'espionnage et du renseignement lorsque les "étudiants de Dieu" sont entrés en guérilla. A cette occasion, il a mis plusieurs fois en échec la CIA. Mais son ouverture aux pourparlers avec le gouvernement est mal vue par plusieurs commandants sur le terrain qui rechignent à négocier alors que la (re)prise de pouvoir est chaque jour un peu plus à portée de main.

Toutefois, un fait est généralement ignoré par les journalistes qui sont à l'analyse ce que le Canada Dry est à la bière et mélangent allègrement tout ce beau monde islamiste. Ce qu'on appelle "islamisme" est tout sauf uni. Sans entrer dans le détail des innombrables écoles et obédiences qui passent leur temps se chamailler - et quand ces gens-là se chamaillent, c'est généralement à la kalachnikov -, on peut très schématiquement diviser le mouvement en deux : les islamistes "nationaux" et les islamistes "internationalistes". Les premiers ont un agenda purement national et se moquent comme d'une guigne des rêves de califat universel ou de terrorisme global : Hamas palestinien, Talibans afghans et pakistanais, Armée Islamique en Irak dans les années 2000... Les seconds, djihadistes planétaires, passent d'un pays à l'autre, d'un combat à l'autre : Al Qaida et plus récemment Etat Islamique. Ces deux branches de l'islamisme n'ont jamais fait bon ménage et ça ne date pas d'hier. On se rappelle par exemple durant la décennie 2000 les combats enragés entre Al Qaida en Irak et l'Armée Islamique d'Irak ou le massacre de centaines de djihadistes qaédistes par les Talibans dans les zones tribales pakistanaises. Aujourd'hui, l'Etat Islamique s'en prend régulièrement aux rebelles syriens pourtant islamistes eux aussi, le Hamas combat l'émergence de l'EI dans la bande de Gaza, tandis que les Talibans et ce même EI s'envoient des bourre-pifs en Afghanistan. Ce ne sont pas seulement deux mouvements concurrents qui s'affrontent, ce sont deux conceptions du monde, toutes deux islamistes certes, mais très différentes par ailleurs. Penser que les commandants talibans, qui sont avant tout afghans et ont une vision nationale ou régionale de leur combat, vont passer en masse à l'EI après l'annonce de la mort du Mollah Omar paraît quand même tiré par les cheveux...

Sur le terrain, les Talibans n'ont en tout cas pas trop à se plaindre. Il y a bien longtemps qu'ils ont de nouveau essaimé à partir de leurs bastions du sud-est afghan (Kandahar, frontière aghano-pakistanaise) pour se répandre dans tout le pays. Une bonne partie de la province de Faryab, à l'extrême nord du pays, touchant le Turkménistan, est sous leur contrôle, obligeant d'ailleurs Kaboul à monter une opération d'envergure afin de les en chasser. Soit dit en passant, cela montre l'inanité du projet de gazoduc TAPI proposé par Washington et censé passer par ces zones impossibles. Au nord-est, les Talibans sont également à l'offensive et viennent de prendre une base de police dans la province du Badakhstan, faisant une centaine de prisonniers. Tout cela se rapproche dangereusement du Tadjikistan (qui réclame une aide russe à corps et à cris depuis des semaines) et même de la Chine ! Est-ce un hasard si Pékin propose d'être, aux côtés du Pakistan, garant d'un éventuel accord de paix entre les Talibans et le gouvernement de Kaboul ?

Il semble d'ailleurs maintenant que tout le monde leur fasse plus ou moins les yeux doux et les voient bon gré mal gré participer aux destinées du pays, ce qui en dit long sur le fiasco de la guerre américaine. Comme le dit un jeune Afghan interrogé : "Si les Talibans reviennent au pouvoir, à quoi ont servi ces quatorze dernières années de guerre ?" Bah oui, on se le demande...

Omar m'a tueR

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alaric 11/10/2016 21:17

" Islamabad contrôle toujours plus ou moins les Talibans par le biais de l'ISIS" (premier paragraphe) .
Lapsus révélateur pour désigner l'ISI ? ^^
Cela dit les capacités et les connexions des services secrets pakistanais ont de quoi faire peur , leurs liens étroits avec les djihadistes locaux leur donne accès à l'attentat suicide (Karachi ? )

Observatus geopoliticus 11/10/2016 22:51

Ouah, vous êtes un véritable oeil de lynx. Merci pour cette coquille qui m'avait échappé (c'était peut-être effectivement un lapsus révélateur ha ha)