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Chroniques du Grand jeu

L’année 1979

26 Juillet 2015 , Rédigé par Observatus geopoliticus Publié dans #Chine, #Etats-Unis, #Russie, #Europe, #Moyen-Orient, #Pétrole, #Histoire

Coincée à la fin d’une décennie qui paraît un peu creuse, où les dirigeants politiques semblent manquer de charisme (le pâle Carter par rapport au cowboy médiatique Reagan, VGE après De Gaulle et Pompidou), l’année 1979 n’attire pas les flashes. Et pourtant… Que d’événements considérables ont eu lieu, qui ont marqué la face du monde et dont on sent encore les conséquences à l’heure actuelle. Révolution iranienne, arrivée de Saddam Hussein au pouvoir en Irak, début de la Guerre d’Afghanistan qui mènera à la chute de l’URSS et à l’apparition du terrorisme islamiste, second choc pétrolier et crise économique mondiale, paix entre Israël et l’Egypte, fin des Khmers Rouges… Il n’est pas téméraire de penser que l’année 1979 a en réalité été l’année la plus importante de l’après-Seconde Guerre Mondiale.

Le 1er janvier voit l’établissement de relations diplomatique entre la Chine et les Etats-Unis et Washington reconnaît le gouvernement de Pékin comme le seul gouvernement légal de la Chine. Fruit d’un long rapprochement entre Washington la Chine maoïste tout au long des années 70 (visite de Nixon à Pékin) et d’une convergence d’intérêts (opposition à l’URSS), cet accord est parachevé par la visite de Deng Xiaoping aux Etats-Unis le 4 janvier.

Or, le 7 janvier, au Cambodge le gouvernement khmer rouge de Pol Pot est renversé par l'offensive des Vietnamiens. Dans la foulée de la rupture sino-soviétique, les communistes du Sud-est asiatique s’étaient eux aussi divisés. Les communistes vietnamiens, vainqueurs des Français puis des Américains dans leur lutte pour l’indépendance, étaient favorables à Moscou. La Chine de Mao, elle, avait sinon créé du moins fortement soutenu les Khmers rouges au Cambodge. D’obédience maoïste, ces derniers ont, de 1975 à 1978, exterminé le tiers de la population cambodgienne et perpétré de nombreuses attaques en territoire vietnamien, sous le regard complaisant de Washington. Dès 1975, les Américains battus par les communistes vietnamiens ont tenté de contenir et d’harceler leurs vainqueurs par le biais des Khmers rouges de Pol Pot (cf discussions de Kissinger avec la Thaïlande). Ce soutien indirect et infâmant passait par la Chine. Début 1979, les Vietnamiens finissent donc par envahir le Cambodge et mettent fin au régime criminel de Pol Pot qui se réfugie à la frontière avec la Thaïlande.

17 février - 16 mars : conflit sino-vietnamien en réaction à l’occupation du Cambodge. 200 000 soldats chinois traversent la frontière, avec l’assentiment des Etats-Unis. Le Vietnam résiste au prix de lourdes pertes de chaque côté.

Dans leur lutte contre l’URSS, les Etats-Unis ont soutenu tous les opposants à Moscou, que l’on pourrait regrouper dans quatre catégories : les démocraties européennes, les dictatures militaires souvent d’extrême-droite, le camp maoïste et les islamistes. Avec le début de la Guerre d’Afghanistan qui interviendra à la fin de l’année comme on le verra et le soutien de Washington aux islamistes, deux de ces quatre catégories soutenues par les Etats-Unis - les plus criminelles ou dangereuses (maoïstes et islamistes) - l’ont été en 1979.

Au même moment, de très importants événements ont lieu en Iran, dont les conséquences se font encore sentir de nos jours. Le 16 janvier, le shah Mohamed Reza Pahlavi part pour l’exil et l’ayatollah Khomeiny, alors réfugié en France, rentre en Iran. La république islamique d’Iran est proclamée le 1er février, fondée sur le retour à la pureté religieuse et le rejet de l’occidentalisation. Cette révolution est un véritable tremblement de terre aux incalculables conséquences. L’occupation de l’ambassade américaine à Téhéran et la crise des otages qui débutent le 4 novembre provoqueront la rupture américano-iranienne qui dure encore de nos jours, 36 ans après malgré l'accord nucléaire tout récemment signé.

La révolution iranienne entraîne également, en avril, le deuxième choc pétrolier. Le prix du pétrole augmente fortement - le cours du baril de brut triple entre 1979 et 1980, provoquant une crise économique dont l'Occident n'est jamais vraiment sorti.

Cette révolution islamique chiite en Iran provoque la méfiance du monde arabe sunnite, qu’il soit laïque (Irak baasiste) ou religieux (pétromonarchies du Golfe). En février, des incidents éclatent à la frontière irano-irakienne. En avril, l’Irak et l’Arabie saoudite concluent un accord de sécurité par lequel l’Irak s’engage à défendre l’Arabie saoudite en cas d’agression iranienne ou de menace soviétique. Le 16 juillet, Saddam Hussein prend le pouvoir en Irak. Dans les jours qui suivent, il élimine ses opposants et commence sa répression contre les chiites. Le conflit avec l’Iran couve et éclatera l’année suivante. L’Irak sera soutenu à cette occasion par les Occidentaux, Etats-Unis en tête, et les pétromonarchies qui lui prêtent des sommes considérables (le remboursement de la dette au Koweït sera l’une des causes de l’invasion de ce pays par Saddam en 1990 et la première Guerre du Golfe qui s’ensuivra). En 1979, nous n’en sommes pas encore là mais la tension monte entre l’Irak et l’Iran.

Le Moyen-Orient tout entier est d’ailleurs en ébullition, et pas seulement du fait de la révolution iranienne. Le 6 juin, en Syrie, un commando islamiste attaque l’école d’artillerie d’Alep et massacre 83 cadets de confession alaouite. Certains n’hésitent pas à dire que c’est le vrai début de la guerre civile syrienne à forte odeur confessionnelle à laquelle on assiste actuellement. Toujours est-il que le pouvoir alaouite aux mains d’Hafez al-Assad réagit brutalement et n’aura de cesse de réprimer toute velléité islamiste réelle ou supposée.

Le 20 novembre, en plein pèlerinage du Hadj, un groupe islamiste opposant à la famille royale saoudienne s’empare de la grande mosquée de La Mecque et prend en otage les milliers de pèlerins qui s’y trouvaient. Débordées par ce coup de force dans le lieu le plus saint de l’islam, les autorités saoudiennes font appel au GIGN français pour reprendre le contrôle de la mosquée après quinze jours de siège. Ce qui n’empêche d’ailleurs pas Riyad, dans le même temps, de réprimer des manifestations religieuses de leur minorité chiite, ordinairement brimée, interdite de célébrer ses cultes et nouvellement exaltée par la révolution iranienne. Les « printemps arabes » chiites des années 2010 dans les pétromonarchies sunnites seront de même écrasés sans que les puissances occidentales ni les médias n’y trouvent à redire, à la différence des printemps arabes tunisien, libyen ou syrien.

Si, en cette année 1979, les nuages s’amoncellent au Moyen-Orient, la région est tout de même témoin du traité de paix historique entre l’Egypte et Israël suite aux accords de Camp David de l’année précédente. Ce traité, signé le 26 mars, met fin à un état de guerre qui durait depuis 1948. L'Égypte est le premier pays arabe à reconnaître l'État israélien, ce que le président égyptien Sadate paiera de sa vie en 1981, tué dans un attentat perpétré par les Frères Musulmans. Cet assassinat exacerbe la division fondamentale en Egypte entre la haute hiérarchie militaire, relativement proche d’Israël, et le courant des Frères Musulmans, soutiens de la cause palestinienne (Hamas…), division qui perdure jusqu’à aujourd’hui.

Malgré ces événements considérables, l’année 1979 est avant tout marquée par la Guerre froide. Au début de l’année, on l’a vu, de grandes manœuvres ont eu lieu en Extrême-Orient. Washington poursuit d’ailleurs sa politique pro-chinoise tout au long de l’année, à accordant à Pékin la clause de la nation la plus favorisée (7 juillet). Ce même mois, Deng Xiaoping autorise la création d'entreprises à capitaux étrangers en Chine, coup d’envoi à l’extraordinaire croissance chinoise qui en a fait la deuxième puissance économique mondiale et bientôt la première.

Mais revenons à la Guerre froide… Les accords SALT 2 sur le désarmement, signés à Vienne (15-18 juin) par Brejnev et Carter avaient laissé entrevoir une poursuite de la détente. Mais ils ne seront jamais ratifiés du fait de l'invasion de l'Afghanistan à la fin de l’année, nous y reviendrons. Avant cela, l’Amérique centrale toute entière est touchée par la révolution sandiniste au Nicaragua. Lâchée par les Etats-Unis, la dictature Somoza chute le 19 juillet et le FSLN prend le pouvoir. D’obédience social-démocrate et non marxiste, il sera pourtant combattu tout au long des années 80 par l’administration Reagan (embargo, guerre des Contras financée par la CIA…) tandis que l’URSS et Cuba sauteront sur l’occasion pour le soutenir. Cuba qui a d’ailleurs fort à faire lors de la conférence des pays non-alignés à La Havane (3-9 septembre) où Tito critique violemment la position prosoviétique de Fidel Castro, ce qui marque la plus grave crise dans l'histoire de ce mouvement.

La fin de l’année est bien évidemment marquée par le début de la Guerre d’Afghanistan, où l’armée soviétique s’enlisera pendant dix ans et qui accélérera la décomposition de l’URSS. On a longtemps cru que les Soviétiques avaient été les initiateurs de ce conflit, pour soutenir le PDPA, le parti communiste au pouvoir qui rencontrait une forte opposition des tribus les plus islamisées. On sait maintenant que la CIA a commencé ses opérations de déstabilisation et de soutien aux tribus avant l’entrée en Afghanistan des troupes soviétiques. Le 3 juillet, le président Carter signe la première directive sur l’assistance clandestine aux opposants du régime prosoviétique de Kaboul, ce qui allait par contrecoup provoquer l’intervention militaire soviétique. Les Américains avaient l’occasion de « donner à l’URSS son Vietnam ». Ces tentatives de déstabilisation se font via le Pakistan où le général Zia a instauré, après le coup d’Etat de 1977, un régime militaro-islamiste et fait pendre, le 4 avril, le premier ministre démocratiquement élu Ali Bhutto. Le 14 septembre, le président afghan Mohamed Taraki, très favorable à Moscou, est assassiné par son concurrent communiste Hafizullah Amin, qui lui succède et prend ses distances avec Moscou. Comme si ça ne suffisait pas, l’Iran de Khomeiny, hostile au « grand satan » américain, est également très critique vis-à-vis du régime « athée » soviétique et suscite l’inquiétude de Moscou de voir s’étendre la contestation religieuse dans les Républiques soviétiques d’Asie centrale, pourtant sunnites. En mars, un mois seulement après la révolution iranienne, la ville iranophone d’Hérat s’était d’ailleurs soulevée contre le régime communiste de Kaboul et Moscou y avait vu la main de Téhéran. Toutes ces raisons poussent l’URSS à intervenir. Le 25 décembre, l’Armée Rouge entre en Afghanistan

On connaît la suite de l’histoire : les Soviétiques n’arriveront pas à soumettre les moudjahidines, soutenus par la coalition américano-pakistano-saoudienne, et cette défaite marquera le glas de l’URSS. Al Qaeda est créée par Ben Laden et les Talibans ne tarderont pas à apparaître. L’islamisme sera en plein essor au cours des années 90 : attentats du 11 septembre, terrorisme international, guerre dans les zones tribales du Pakistan… De ce point de vue, 1979 aura été le point de départ de thématiques encore très actuels.

1979 fut également une année marquée du sceau nucléaire. Le 28 mars, la centrale de Three Mile Island, aux Etats-Unis, est le théâtre d’un accident nucléaire majeur qui a des effets très profonds sur l’opinion publique américaine et internationale. De manière anecdotique, 1979 marque également la fin de la construction de la centrale nucléaire de Fukushima, tristement sous les feux de l’actualité de nos jours. Le 22 septembre, un très curieux incident, retenu sous le nom d’ "incident Vela" a lieu dans l’Océan indien, au sud de l’Afrique du Sud. Un double éclair lumineux, caractéristique d'une explosion nucléaire atmosphérique, est détecté par le satellite de surveillance Vela. Diverses explications naturelles furent données (notamment l’entrée dans l’atmosphère d’une météorite) mais plusieurs observateurs ont émis l’hypothèse d’un test nucléaire conjoint entre Israël et l’Afrique du Sud.

L’Europe n’est pas exempte d’événements d’importance. Le 4 mai, Margaret Thatcher est nommée premier ministre du Royaume-Uni, ouvrant la voie à une profonde transformation de l’économie et des esprits (libéralisation) sur laquelle ne reviendront plus les travaillistes, définitivement convertis à l’économie libérale de marché. Le 27 août, c’est un symbole historique de l’empire britannique qui disparaît : Lord Mountbatten est tué dans un attentat de l’IRA.

Jean-Paul II effectue son premier voyage en Pologne le 2 juin et est le premier pape à être reçu par un président américain à la Maison Blanche (6 octobre). Un pape de son temps, lutteur politique autant que pontife, qui aura une responsabilité dans la chute du communisme en Europe de l’est.

En juin, ce sont aussi les premières élections au Parlement européen dans les neuf pays de ce qui est encore la CEE. La construction européenne se met en place, qui prendra de l’ampleur dans les années 80 avec le couple Kohl-Mitterrand puis changera de nature dans les années 90 avec la volonté de créer une Europe supranationale (traité de Maastricht…)

Une année exceptionnelle sur le plan historique et géopolitique, une matrice pour comprendre les relations internationales actuelles.

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